Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/74

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Brigade. Y a l’Conseil de Guerre. Tu y trouves de tout chez les marchands.

— Si y a la Brigade, y a du pied.

— Tu crois qu’on trouvera une table pour manger pour l’escouade ?

— Tout c’qu’on voudra, j’te dis !

Un prophète de malheur hoche la tête :

— Ce que sera c’cantonnement où on n’a jamais été, j’sais pas, dit-il. Mais c’que j’sais, c’est qu’i’ s’ra pareil aux autres.

Mais on ne le croit pas, et, au sortir de la fièvre tumultueuse de la nuit, il semble à tous que c’est d’une espèce de terre promise qu’on s’approche à mesure qu’on marche du côté de l’orient, dans l’air glacé, vers le nouveau village que va apporter la lumière.

On atteint, au petit jour, en bas d’une côte, des maisons qui dorment encore, enveloppées dans des épaisseurs grises.

— C’est là !

Ouf ! On a fait ses vingt-huit kilomètres dans la nuit…

Mais, quoi donc ?… On ne s’arrête pas. On dépasse les maisons, qui se renfoncent graduellement dans leur brume informe et le linceul de leur mystère.

— Paraît qu’faut encore marcher longtemps. C’est là-bas, là-bas !

On marche mécaniquement, les membres sont envahis d’une sorte de torpeur pétrifiée ; les articulations crient et font crier.

Le jour est tardif. Une nappe de brouillard couvre la terre. Il fait si froid que pendant les haltes les hommes écrasés de lassitude n’osent pas s’asseoir et vont et viennent comme des spectres dans l’humidité opaque.