Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/78

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marche soulève des flots de poussière, sent les cabinets. Mais c’est à peu près clos. On prend place et on se déséquipe.

Ceux qui rêvaient, une fois de plus, d’un paradis spécial, déchantent une fois de plus.

— Dis donc, ça m’a l’air aussi moche qu’ailleurs.

— C’est du pareil au même.

— Hé oui, coquine de Dious.

— Naturellement…


Mais il ne s’agit pas de perdre son temps à parler. Il s’agit de se débrouiller et de brûler les autres : le système D, à toute force et en vitesse. On se précipite. Malgré les reins rompus et les pieds endoloris, on s’acharne à ce suprême effort d’où dépendra le bien-être d’une semaine.

L’escouade se scinde en deux patrouilles qui partent au trot, l’une à droite, l’autre à gauche, dans la rue déjà encombrée de poilus affairés et chercheurs — et tous les groupes s’observent, se surveillent… et se dépêchent. En certains points, même, par suite de rencontres, il y a bousculades et invectives.

— Commençons par là-bas tout de suite ; sans ça, nous s’rons grillés !…

J’ai l’impression d’une sorte de combat désespéré entre tous les soldats, dans les rues du village qu’on vient d’occuper.

— Pour nous, dit Marthereau, la guerre, c’est toujours la lutte et la bataille, toujours, toujours !

On frappe de porte en porte, on se présente timidement, on s’offre, comme une marchandise indésirable. Une de nos voix s’élève :

— Vous n’avez pas un petit coin, Madame, pour des soldats ? On paierait.