Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/91

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Six hommes passent conduits par un caporal-fourrier. Ils sont porteurs de piles de capotes neuves, et de ballots de chaussures.

Lamuse considère ses pieds boursouflés, racornis :

— Y a pas d’erreur. I’ m’faut des péniches, un peu plus tu verrais mes panards à travers celles-ci… J’peux pourtant pas marcher sur la peau d’mes pinceaux, hein ?

Un aéroplane ronfle. On suit ses évolutions, la face en l’air, le cou tordu, les yeux larmoyants de l’éclat aigu du ciel. Quand nos regards sont retombés ici-bas, Lamuse me déclare :

— Ces machines-là, jamais ça ne deviendra pratique, jamais.

— Comment peux-tu dire ça ! On a fait tellement de progrès, si vite…

— Oui, mais on s’arrêtera là. On ne fera jamais mieux, jamais.

Je ne discute pas, cette fois-ci, ce dur refus buté que l’ignorance oppose, toutes les fois qu’elle peut, aux promesses du progrès, et je laisse mon gros camarade s’imaginer opiniâtrement que l’extraordinaire effort de la science et de l’industrie s’est, tout à coup, arrêté à lui.

Ayant commencé à me dévoiler sa pensée profonde, il continue, et, rapprochant et baissant la tête, il me dit :

— Tu sais qu’elle est ici, l’Eudoxie.

— Ah ! fis-je.

— Oui, mon vieux. Tu n’remarques jamais rien, toi, j’ai r’marqué (et Lamuse me sourit avec indulgence). Alors, tu saisis : si elle est venue c’est qu’on l’intéresse, pas ? Elle nous a suivis pour quelqu’un de nous, y a pas d’erreur.

Il reprend :

— Mon vieux, veux-tu que je te dise ? Elle est venue pour moi.

— En est-tu sûr, mon pauvre vieux ?

— Oui, dit sourdement l’homme-bœuf. D’abord, j’la veux. Et puis, à deux fois, mon vieux, j’l’ai trouvée sur