Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/226

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où se transportait de ville en ville leur foyer nomade, à Baltimore, à Richmond, à Philadelphie, à New York, selon que « l’ouvrage » donnait ici ou là. Oublions-les sur l’un de ces instants, toujours rapides pour eux, où nous pouvons nous les représenter dans une paix relative. Poe travaille, rêve et jardine, la tante Clemm récure énergiquement ; Virginie chante, et l’on dirait un oiseau-mouche malade.

Il y avait plusieurs raisons pour que le bonheur ne fût jamais chez eux qu’un hôte de passage, et chacune de ces raisons était si forte, qu’elle aurait dispensé de toutes les autres.


VI

Tout condamnait Edgar Poe à la misère. Quelques rares lettrés mis à part, l’Amérique entière aurait signé des deux mains l’aveu de la dame de tout à l’heure disant d’un de ses poèmes : « — Il aurait été dans une langue perdue, que nous en aurions compris tout autant. » On désoblige aujourd’hui ses compatriotes en rappelant des souvenirs qui n’ont pourtant rien d’humiliant : il n’est arrivé que ce qui devait arriver. Ce peuple était trop nouvellement né à la vie intellectuelle pour goûter un art décadent. Les émigrants puritains et quakers du XVIIe siècle n’avaient pas importé en vain dans le nouveau monde leur haine des élégances de l’esprit, dissolvant de la foi, d’après eux, et de la fibre morale. Leurs descendants demeurèrent longtemps incapables de discerner un bon vers d’un mauvais. Ils ne l’essayaient même pas : ils ignoraient qu’il y en eût de bons et de mauvais, de justes et de faux. Ils ne distinguaient que deux espèces