Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/275

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d’un nuage, éclaira avec plus de force la vaste campagne muette, où quelques bouquets d’arbres mettaient seuls, çà et là, des ténèbres. Craignait-il cette lumière ? Éprouvait-il trop de fatigue d’une si terrible journée ? Sous les frênes battus du vent, à travers les buissons d’aulnes et de cytises, Léopold gravit la pente et s’en alla s’abriter dans la grande ombre de la tour de Brunehaut, près du petit cimetière.

Elle est bien romantique, cette nuit, la vieille ruine des comtes de Vaudémont, avec ses pauvres tombes paysannes, son église, ses grands arbres et l’immense horizon sur la plaine nocturne ! C’est une de ces solitudes où s’attarde aux heures de crise un héros malheureux ; c’est là qu’un vaincu, par les exclamations de son désespoir, appelle les esprits infernaux et leur livre son âme contre une promesse de revanche. On n’y entendait que le coassement des marécages et la respiration mystérieuse de la nuit. Mais Léopold eut bientôt fait de remplir ce désert des fantômes conjurés par sa propre imagination. En leur compagnie, jusqu’à l’aube, il erra sous les grands arbres. Il s’élevait contre ses persécuteurs, et pour soutenir et raviver sa passion, là-bas, sur le plateau du couvent, il voyait