Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/361

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passé, sont déjà loin et, rapides, poursuivent les Français sur Châlons et Sedan, la petite ville se reprend, réapparaît dans ses rues, pour constater que le drapeau de sa mairie, ses chevaux d’attelage et toutes ses provisions ont disparu.

Mais bientôt, c’est un deuxième flot qui arrive, le flot des troupes rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombée ; la famille est réunie autour de la table ; on vient d’achever le souper, et l’on cause. De quoi ? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre. Voici l’heure du coucher ; une des filles de la maison ou bien la servante a passé dans la pièce voisine pour clore les volets. Tout d’un coup, elle revient et d’une voix étouffée : « Les Prussiens ! » On cache les lumières, on se met sans bruit aux fenêtres. Une longue colonne monte la rue, tellement silencieuse qu’elle semble glisser. À droite, gauche, les portes des maisons s’ouvrent, et des groupes se détachent pour y entrer d’un bloc. C’est d’un effet saisissant, ce long serpent dont la tête s’avance et qui se coupe, disparaît par fractions dans les granges et les portes cochères, aussitôt refermées, sans que la marche de l’ensemble soit arrêtée un moment… Mais on frappe en bas violemment,