Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/85

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LA RELIGIEUSE.

Ne m’approchez pas, Monsieur !… Je suis possédée !… Il faut me mener à l’exorciseur !… J’ai des visions abominables !… Là… dans ce confessionnal !… Je suis devenue folle !… Qu’on me jette de l’eau bénite sur le front, par pitié !…

(Mais voici qu’elle demeure tout à coup immobile, figée sur place. Don Juan a poussé la porte du confessionnal.)

DON JUAN.

Non, Beatrix !… Tu ne fuiras pas la vision !… Je t’apparais par ordre divin, pour te dire ceci : malgré le sacrilège dans la maison de Dieu, si tu m’as aimé d’un amour plus fort que la mort, je t’ordonne de baiser mon visage… et de faire le sacrifice de ta vie éternelle !… Ose !…

(Il tend les bras. Lentement, le grand lys se courbe et s’abat sur la bouche de Don Juan. Puis, dans un effort suprême, la femme s’arrache au baiser maudit et s’enfuit par la chapelle, le visage enfoncé dans les voiles.)

LA RELIGIEUSE, (au loin.)

Je suis damnée !… Je suis damnée !…


DON JUAN, (sur les marches de la chapelle.)

Non, pas damnée, victorieuse !… Je te réponds du pardon de Dieu, ou Dieu ne saurait pas alors ce que c’est que l’amour et la noblesse du souvenir… le souvenir qui pousse à côté de l’oubli comme la rose au milieu des chardons ! Évohé !… (Il se retourne, triomphant et gai. Il aperçoit Alonso dans le fond, près de la grille, qui, voyant des femmes survenir, dans les bas-côtés, s’est précipité pour leur masquer le baiser sacrilège.) Eh bien, Alonso, que fais-tu avec ces belles filles ?…