Page:Baudelaire Les Fleurs du Mal.djvu/30

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et même ne lui messied pas. C’est comme le fard sur les joues d’une femme naturellement belle, un assaisonnement nouveau pour l’esprit. »

Cette dernière phrase est caractéristique et trahit le goût particulier du poëte pour l’artificiel. Il ne cachait pas, d’ailleurs cette prédilection. Il se plaisait dans cette espèce de beau composite et parfois un peu factice qu’élaborent les civilisations très-avancées ou très-corrompues. Disons, pour nous faire comprendre par une image sensible, qu’il eût préféré à une simple jeune fille n’ayant d’autre cosmétique que l’eau de sa cuvette, une femme plus mûre employant toutes les ressources d’une coquetterie savante, devant une toilette couverte de flacons d’essences, de lait virginal, de brosses d’ivoire et de pinces d’acier. Le parfum profond de cette peau macérée dans les aromates comme celle d’Esther, qu’on trempa six mois dans l’huile de palme et six mois dans le cinname avant de la présenter au roi Assuérus, avait sur lui une puissance vertigineuse. Une légère touche de fard rose de Chine ou hortensia sur une joue fraîche, des mouches placées d’une façon provoquante au coin de la bouche ou de l’œil, des paupières brunies de k’hol, des cheveux teints en roux et sablés d’or, une fleur de poudre de riz sur la gorge et les épaules, des lèvres et des bouts de doigts avivés de carmin, ne lui déplaisaient en aucune manière. Il aimait ces retouches faites par l’art à la nature, ces rehauts spirituels, ces réveillons piquants posés d’une main habile pour augmenter la grâce, le charme et le caractère d’une physionomie. Ce n’est pas lui qui eût écrit de vertueuses tirades contre le maquillage et la crinoline. Tout ce qui éloignait l’homme et surtout la femme de l’état de nature lui paraissait une invention heureuse. Ces goûts peu primitifs s’expliquent d’eux-mêmes et doivent se comprendre chez un poëte de décadence