Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/401

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temps de disposer vos méchancetés ; mais je vous déclare, misérable, que si vous ne me faites pas sur-le-champ, et sans y être préparé, une interpellation, vous n’y serez plus admis demain matin.

Aussi surpris de cette fière provocation que du ton brave qui l’accompagnait : « Eh ! d’où savez-vous, madame, que je suis un homme atroce, un misérable ? Je n’ai jamais eu l’honneur, avant ce moment-ci, de me rencontrer avec vous. — Je le sais d’où je le sais ; je l’ai entendu dire… — À M. de la Blache sans doute ? — À tout le monde : cet hiver, au bal de l’Opéra. — Il était donc bien mal composé : en vous voyant, madame, je sens qu’il y avait mille choses plus agréables à dire ; et vous avouerez qu’on vous a tenu là de tristes propos de bal. Quoi qu’il en soit, vous voulez absolument une interpellation avant de nous quitter ? Il faut vous satisfaire. Je vous interpelle donc, madame, de nous dire à l’instant, sans réfléchir et sans y être préparée, pourquoi vous accusez, dans tous vos interrogatoires, être âgée de trente ans, quand votre visage, qui vous contredit, n’en montre que dix-huit. » Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.

Malgré la colère que nous en montrez aujourd’hui, avouez-le, madame, cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d’autre conséquence, je vous la présentais poliment, lorsque M. Frémyn, le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiers, nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre du palais ensemble avec cet air d’intelligence peu décent pour l’occasion. Alors, vous saluant de nouveau, je vous dis : « Eh bien ! madame, suis-je aussi atroce qu’on a voulu vous le faire entendre ? — Eh ! mais, vous êtes au moins bien malin. — Laissez donc, madame, les injures grossières aux hommes ; elles gâtent toujours la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que l’humeur avait un peu altérée, et nous nous quittâmes.

Il faut pourtant convenir que tout cela n’est ni si meurtrier ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j’invoque le témoignage du grave M. Frémyn ; et, sans le peu d’importance du sujet, j’oserais bien invoquer celui de M. de Chazal lui-même.

Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très-grands efforts, en me défendant, pour détruire l’importance d’une corruption qui n’a jamais existé, pour atténuer celle d’une séduction à laquelle je n’ai jamais songé, je me vois forcé d’en employer de plus grands encore pour établir l’importance du crime de faux dans l’acte de baptême sur lequel j’ai dénoncé publiquement M. Goëzman, et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.

À entendre quelques personnes, je suis un méchant homme, instrument servile de je ne sais quelle haine qui veut, dit-on, perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits, on feint d’oublier que ce n’est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n’ai point attaqué M. Goëzman ; on feint d’oublier que je suis accusé de corruption, de calomnie, et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat : que c’est lui qui m’a forcé de me défendre, quoique j’eusse dit à M. de Sartines, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j’invitais mon rapporteur à me laisser tranquille, parce que, s’il s’obstinait à m’attaquer, je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère. On feint d’oublier que le propos de M. Goëzman, très-public alors, était qu’il me poursuivrait jusqu’aux enfers ; à quoi je répliquai : Puisqu’il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l’autre.

Maintenant que l’action est bien engagée, on me voit porter en parant, serrer la mesure, et gagner du terrain sur l’adversaire ; pour m’inculper, on invoque à son secours la commisération publique : vexat censura columbas. Tout ce qu’il a fait n’est, dit-on, que peccadilles ; subornations de témoins, minutation d’écrits, faux dans les déclarations, dénonciation calomnieuse au parlement, tout cela n’est rien : dat veniam corbis.

Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son usage.

Eh ! comment l’aurait-il négligé pour perdre un ennemi, lui qui n’a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s’était rendu le protecteur déclaré ! Telle est l’analogie, la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans l’acte baptistaire et le faux de mon rapporteur dans notre procès.

Mais ce faux du baptême est, dit-on, purement matériel, une misère qui ne mérite pas qu’on s’y arrête un moment : dat veniam corvis.

Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières, et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société[1].

Quoique je le sente vivement, ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l’irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j’aurai le res-

  1. Croirait-on qu’on a poussé la démence jusqu’à faire l’apologie de ce faux dans une misérable gazette à la main, en date du 30 janvier dernier ? Aucune peine ne peut être prononcée contre un pareil nouvelliste, le bain froid et la saignée est le traitement qui lui convient.