Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/413

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présenter aux chambres assemblées, pendant qu’on était aux opinions.

Bien des gens me trouvaient imprudent de rester au palais le jour qu’il devait sortir un jugement dans mon affaire ; mais j’en appelle à tous les bons esprits : la confiance avec laquelle j’attendais ce jugement n’est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la cour ? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et d’intrigue en ce moment au palais, plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait démontrait quelle opinion j’avais de son intégrité.

L’événement n’a pas tardé à justifier mes espérances. Mon adversaire M. Goëzman, qui, la veille, avait été décrété d’ajournement personnel pour le faux commis par lui sur les registres de baptême, a été une seconde fois décrété d’ajournement personnel relativement à notre procès ; et j’ai pu goûter d’avance la joie que j’aurais un jour de confondre, à la confrontation, celui qui n’a pas craint d’imprimer qu’il m’avait donné quatre audiences, lorsqu’il est prouvé que je n’en aurais pas même obtenu une seule, sauf l’or que j’y sacrifiai. Et quelle audience encore !

Mon premier soin fut de suivre M. le premier président, pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu’à la croisière des quatre galeries du palais je vis venir de loin une file de magistrats, entourés de gardes : je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et moi assez d’espace pour qu’il fût à l’instant rempli de gens de toute espèce, attirés par la curiosité du spectacle. J’étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau à la main, très-modestement, et tellement occupé de l’arrêt qui venait d’être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui passaient : aussi fus-je très-surpris lorsque M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tête, et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu’un de sa suite, en me montrant du doigt et me désignant par mon nom : « Exempt, faites sortir cet homme, Beaumarchais, là ; faites-le retirer : il n’est ici que pour me braver. » On sait assez avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. « Retirez-vous, sortez ; point de raisons ; M. le président l’ordonne. » Un second accourt à l’appui du premier ; je me vois durement poussé, pressé de sortir, du geste et de la voix, et toujours au nom de M. le président : le public m’entourait. « Je ne « sortirai point (dis-je aux hommes bleus) ; je suis ici dans une salle appartenant au roi, destinée à servir de refuge aux plaideurs ; j’y suis à ma place le jour de mon jugement, et M. le président sort de la sienne pour m’en chasser. Mais je prends la nation à témoin de l’outrage qui m’est fait devant elle, et dont je vais à l’instant porter ma plainte au ministère public. »

Au lieu de me retirer je remonte au parquet, où, suivi par la foule et tout chaud d’indignation, je dis à M. le procureur général : « Je vous supplie, monsieur, de recevoir ma plainte. M. le président de Nicolaï, oubliant le respect qu’il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens, à l’auguste compagnie à la tête de laquelle il avait l’honneur de marcher, sans égard pour le temps, le lieu ni les personnes, vient de me faire outrager par les gardes de sa suite, au milieu du public, que son action scandalise. » Mon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide ; et M. le procureur général, ne pouvant refuser de m’entendre, me dit, après avoir un peu rêvé : « Avez-vous des témoins d’un fait aussi extraordinaire ? — Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis ; il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Nicolaï ; mais mon silence le fait enfin aller si loin à mon égard, qu’il n’y a plus moyen de m’en taire. »

À l’instant je rentre dans la grand’salle, où, m’adressant à toutes les personnes qui m’environnaient, je dis : « Messieurs, il n’y a pas un de vous qui n’ait vu ce qui vient de m’arriver ; j’espère que vous ne me refuserez pas d’en déposer lorsqu’il en sera question. » Plusieurs voix s’élevèrent à la fois : « Allez, allez chez vous, monsieur ; vous y trouverez une liste de cent témoins. » Dès le même jour, en effet, je reçus le nom d’une foule d’honnêtes gens.

Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter sur moi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on, que je lui ai tiré la langue en lui faisant la grimace.

Eh ! monsieur le président, il me semble que dans mes défenses je n’ai pas trop l’air d’un grimacier, et que leur dure franchise annonce plutôt un caractère trop ferme, que celui d’un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège, où des grimaces se payent par des coups de poings ? Et des intérêts si graves se traitent-ils avec d’aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez ?

Dites, dites, monsieur, qu’outré de l’arrêt du parlement, qui venait de décréter une seconde fois votre ami M. Goëzman, et vous en prenant à moi de n’avoir pu rester dans l’assemblée pour vous y opposer, vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d’un coupable : et s’il faut tout avouer, monsieur, lorsque vous avez donné l’ordre à l’exempt de me chasser du palais, où je voudrais n’être jamais entré, votre physionomie, assez douce pour l’ordinaire, était en feu ; les yeux hors de la tête, et les cheveux hérissés comme Calchas, vous aviez plutôt l’air d’un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice, que du chef d’une compagnie respectable allant