Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/416

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dégoûts en passant d’un objet dont la discussion élevait mon cœur, à de misérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux d’Hercule, celui de nettoyer les étables d’Augias était le plus aisé sans doute, et n’en fut pas moins celui qui l’irrita davantage. Ramenons les choses à des comparaisons plus justes, plus voisines de ma faiblesse.

Après avoir détourné la tête et les yeux d’une médecine, repoussé vingt fois la main qui la présente, un enfant, malgré sa répugnance, finit pourtant par l’avaler, et même à grands flots, pour en être plus tôt quitte ; et moi aussi je suis un grand enfant : voilà je ne sais combien de fois que je prends la plume pour faire l’article Marin, et la remets dans l’encrier. À quoi bon ces délais ? Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc ! une bonne résolution, et finissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.

— Mais à quoi donc répliquez-vous ? il n’a pas répondu à votre addition. — À quoi je réplique ? N’est-ce donc rien que ses requêtes au parlement, et ses gazettes à la main, et ses gazettes à la bouche, et les lettres infâmes qu’il fait trotter par la ville, et les articles Paris de la gazette d’Utrecht ? — Mais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère, ne sont pas de lui. — Elles en sont ; et voici mes preuves.

Premièrement, l’article de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c’est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, l’article dit toujours du bien de Marin, vante à l’excès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète ; il n’y a plus moyen d’en douter : c’est Marin qui fait l’article, puisque l’article dit du bien de Marin.

Ressassons donc un peu celui de la gazette d’Utrecht du 4 janvier, puisqu’il sert de supplément aux mémoires de Marin.

« Le sieur de Beaumarchais, en attendant la sentence que le parlement lui prépare. » Une sentence du parlement ! c’est Marin, vous dis-je. Si notre affaire eût été consulaire, comme celle du grand cousin, il n’eût pas manqué d’écrire : en attendant l’arrêt que les consuls, etc. C’est Marin. C’est Marin, comme ce n’est pas moi.

Mais qui a dit au sieur Marin que le parlement me préparait une sentence ? pendant qu’il est de notoriété que je poursuis un jugement contre M. et madame Goëzman, concussionnaires et calomniateurs, contre Marin la Bourse, et Bertrand la Main-d’œuvre, l’un suborneur, et l’autre suborné. « Le sieur de B… vient de publier un troisième mémoire qui, par le fiel qui y est mêlé, mérite le nom de libelle. » Remarquez, en passant, que ce n’est point du tout sur les reproches mérités que je fais à M. et madame Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts, que Marin se lâche contre mes mémoires : regardant le mal d’autrui comme un songe, et ne s’occupant dans la gazette que de l’intérêt du gazetier, voyez comment il s’explique ici : « Ses mémoires méritent le nom de libelle, puisqu’il s’efforce d’y diffamer un homme de lettres (M. Marin). » Marin le gazetier, homme de lettres !… comme un facteur de la petite poste « qui a toujours rempli avec distinction les places qui lui ont été confiées par le gouvernement. » Avec distinction ! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans son bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable, fait tenir à Dieu, parlant au pécheur Adam : « De toutes mes créatures, vous seul avez forfait. Avancez, maraud, que je vous timbre au front, que je vous distingue. »

Avancez, Marin ; suivons votre article. « Quoique l’on puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris, il s’en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Je n’entends pas cette phrase ; elle sera toujours louche, à moins d’y restituer quelques mots oubliés à l’impression. Pour qu’elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite : « Quoique l’on (ne) puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris (pour Marin), il s’en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Cela est clair, voilà qui s’entend : car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire, au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire : il s’en est vendu plus de dix mille en deux jours, ou bien : Malgré le dégoût qu’on avait d’entendre parler de Marin dans ces mémoires, il s’en est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi ; mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu’on ne puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu’avec mépris pour Marin, il s’en est cependant vendu dix mille exemplaires en deux jours. » On y rêverait cent ans, que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n’en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m’entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises ? Les ingrats qu’ils sont ! ils décrient mon affaire de finance, comme s’ils n’y avaient pas un bon intérêt. Et si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs ? Mais le sieur Marin étant irréprochable… Vous voyez bien, lecteur, qu’il n’y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. « Il va le poursuivre au criminel, pour