Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/243

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La Comtesse.

Il va bien s’ennuyer !


Chérubin, étourdiment.

M’ennuyer ! j’emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de prison.

(Il met son chapeau et s’enfuit.)



Scène VIII

LE COMTE, LA COMTESSE.
(La Comtesse s’évente fortement sans parler.)

Le Comte.

Qu’a-t-il au front de si heureux ?


La Comtesse, avec embarras.

Son… premier chapeau d’officier, sans doute ; aux enfants tout sert de hochet.

(Elle veut sortir.)

Le Comte.

Vous ne nous restez pas, comtesse ?


La Comtesse.

Vous savez que je ne me porte pas bien.


Le Comte.

Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.


La Comtesse.

Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.


Le Comte, à part.

La noce ! Il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher.

(Le Comte et la Comtesse s’asseyent vers un des côtés de la galerie.)



Scène IX

LE COMTE, LA COMTESSE, assis.
(L’on joue les Folies d’Espagne d’un mouvement de marche.)
(Symphonie notée.)
MARCHE
Les garde-chasse, fusil sur l’épaule.

L’alguazil, les prud’hommes, Brid’oison,

Les paysans et paysannes en habits de fête.

Deux jeunes filles portant la toque virginale à plumes blanches.

Deux autres, le voile blanc.

Deux autres, les gants et le bouquet de côté.

Antonio donne la main à Suzanne, comme étant celui qui la marie à Figaro.

D’autres jeunes filles portent une autre toque, un autre voile, un autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour Marceline.

Figaro donne la main à Marceline, comme celui qui doit la remettre au Docteur, lequel ferme la marche, un gros bouquet au côté. Les jeunes filles, en passant devant le comte, remettent à ses valets tous les ajustements destinés à Suzanne et à Marceline.

Les paysans et paysannes s’étant rangés sur deux colonnes à chaque côté du salon, on danse une reprise du fandango avec des castagnettes ; puis on joue la ritournelle du duo, pendant laquelle Antonio conduit Suzanne au comte ; elle se met à genoux devant lui.

(Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne le bouquet, deux jeunes filles chantent le duo suivant :)

Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire
D’un maître qui renonce aux droits qu’il eut sur vous
Préférant au plaisir la plus noble victoire,
Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.

Suzanne est à genoux, et, pendant les derniers vers du duo, elle tire le comte par son manteau, et lui montre le billet qu’elle tient ; puis elle porte la main qu’elle a du côté des spectateurs à sa tête, où le comte a l’air d’ajuster sa toque ; elle lui donne le billet.

Le comte le met furtivement dans son sein ; on achève de chanter le duo ; la fiancée se relève, et lui fait une grande révérence.

Figaro vient la recevoir des mains du comte, et se retire avec elle à l’autre côté du salon, près de Marceline.

(On danse une autre reprise du fandango pendant ce temps.)

Le comte, pressé de lire ce qu’il a reçu, s’avance au bord du théâtre et tire le papier de son sein ; mais, en le sortant, il fait le geste d’un homme qui s’est cruellement piqué le doigt ; il le secoue, le presse, le suce, et, regardant le papier cacheté d’une épingle, il dit :


Le Comte.
(Pendant qu’il parle, ainsi que Figaro, l’orchestre joue pianissimo.)

Diantre soit des femmes, qui fourrent des épingles partout !

(Il la jette à terre, puis il lit le billet et le baise.)

Figaro, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :

C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.

(La danse reprend. Le comte, qui a lu le billet, le retourne ; il y voit l’invitation de renvoyer le cachet pour réponse. Il cherche à terre, et retrouve enfin l’épingle qu’il attache à sa manche.)


Figaro, à Suzanne et à Marceline.

D’un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l’épingle. Ah ! c’est une drôle de tête !

(Pendant ce temps, Suzanne a des signes d’intelligence avec la comtesse. La danse finit ; la ritournelle du duo recommence.)

(Figaro conduit Marceline au comte, ainsi qu’on a conduit Suzanne ; à l’instant où le comte prend la toque, et où l’on va chanter le duo, on est interrompu par les cris suivants :)


L’Huissier, criant à la porte.

Arrêtez donc, messieurs, vous ne pouvez entrer tous… Ici les gardes ! les gardes !

(Les gardes vont vite à cette porte.)

Le Comte, se levant.

Qu’est-ce qu’il y a ?


L’Huissier.

Monseigneur, c’est monsieur Basile entouré d’un village entier, parce qu’il chante en marchant.


Le Comte.

Qu’il entre seul.


La Comtesse.

Ordonnez-moi de me retirer.


Le Comte.

Je n’oublie pas votre complaisance.


La Comtesse.

Suzanne !… Elle reviendra. (À part, à Suzanne.) Allons changer d’habits.

(Elle sort avec Suzanne.)