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LE SECRET DE L’ORPHELINE

re face ces propos trop vifs et ne s’en formalisait pas davantage.

Ce soir-là, encore, et en y mettant même plus d’élan que de coutume, elle ne manque point à s’accrocher au bras de Georgine, lorsqu’elles quittèrent toutes deux le bureau.

La pluie avait enfin cessé mais on devinait qu’elle reprendrait sous peu car l’air restait mort et comme indécis.

— Oh qu’il fait doux ! s’écria, en mettant le nez dehors, la compagne de Georgine. Si vous le vouliez, Mlle Favreau, nous marcherions jusqu’à la rue Guy.

À sa surprise, d’ailleurs, Georgine répondit :

— Je le veux bien.

Revêtues toutes deux de ces imperméables clairs qu’on dirait toujours ruisselants, Georgine en bleu, l’autre en rouge, et leurs parapluies à cordelière suspendus au bras, elles allaient comme de bonnes amies. À l’ordinaire, Georgine se hâtait de prendre le tramway, car elle redoutait toujours, dans ces parages, de tomber sur quelque ancien compagnon de travail, mais ce soir, elle bravait tout avec indifférence. Son parapluie qu’elle passa bientôt du bras droit au bras gauche lui rappela l’idée saugrenue qu’elle avait eue, dans l’église, durant sa crise de frayeur. Mais ce souvenir ne ramène pas l’ombre d’un sourire à ses lèvres. Bien plus, la bouffonnerie de l’inspiration humilia sa fierté.

Sa compagne faisait mine de s’arrêter à chaque vitrine et, voyant Georgine silencieuse, elle se mit en frais de bavarder pour deux.

— Le velours sera très porté, cet hiver. Tant mieux, car voilà longtemps que j’en désire une robe. J’en aurai probablement une pour Noël. C’est nous qui donnons le réveillon, cette année et il faudra bien que je sois à la hauteur des circonstances. Je la veux noire avec une chemisette couleur chair. Croyez-vous que je paraîtrai bien, là-dedans, Mlle Favreau ? C’est si chic, le velours, si distingué. Il est vrai que cela s’abîme vite, mais il reste toujours des parties qu’on peut utiliser. Le beau petit feutre, Mlle Favreau ! Regardez donc. J’ai envie d’entrer et de demander le prix. Le malheur, c’est que je n’ai pas d’argent sur moi. Je ne pourrais toujours pas l’acheter aujourd’hui, à moins de l’envoyer porter C. O. D. Est-ce que je marche trop vite, pour vous ? Je crois que j’aurai faim, en arrivant, après tout ce bout à pied. Je ne suis pas près d’arriver… Un accident, Mlle Favreau !

C’était exact. Les tramways s’immobilisaient, à la file. Les autres faisaient de même et, en un instant, tout un rassemblement humain grouillait autour d’un pauvre cheval qui venait de glisser sur le pavé humide, obstruant ainsi la voie ferrée.

Le compagne de Georgine s’affola.

— Qu’est-ce qu’il y a, Mlle Favreau ? Quelqu’un est-il mort ? Moi, je ne peux pas voir ces choses. Non, je ne peux pas…

Tout en disant, que ce fut énervement ou comédie, elle tirait sur le bras de Georgine et cherchait à s’avancer sur le lieu de la tragédie. Georgine brisa son élan et elles se trouvèrent toutes deux immobilisées pour une minute. En tournant la tête, Georgine vit à deux doigts d’elle, sur le bord de la chaussée, un taxi qui attendait, lui aussi, de pouvoir circuler. Le chauffeur était seul à l’avant. À son type brun, à son nez de dimensions respectables, Georgine le prit tout d’abord pour un juif. Mais ceux-ci sont clairs semés, dans la corporation des chauffeurs et Mlle Favreau ne tardait pas à se rendre compte que cet homme était de même nationalité qu’elle.

Soudain, ce fut bien pis : à mieux détailler ses traits, et d’après certaine photographie qu’elle avait eue entre les mains, elle croyait maintenant le reconnaître. Tout le sang se retira de son visage. À n’en pas douter, il était l’un deux. Le jeune homme qui paraissait a peine dépasser les trente ans, se rendait compte de l’examen dont il était l’objet, regarda à son tour Georgine, hardi, il esquissa un sourire équivoque et la jeune fille détourna aussitôt la tête, en proie à un grand trouble.

— Vous connaissez ce chauffeur, Mlle Favreau.

— Je le vois pour la première fois, répliqua sèchement Georgine.

L’ordre bientôt rétabli, elles poursuivirent leur route et, à la rue Guy, sur la banale promesse de se retrouver le lendemain, elles se séparaient.

Georgine prit solitairement son repas du soir puis, comme chaque jour encore, elle réintégra sa chambre. L’âme lourde, si lourde, elle se laisse choir, en arrivant, sur le premier siège et elle resta là longtemps, à subir sans bouger, la fuite des minutes.