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LE SECRET DE L’ORPHELINE

entier pour les robustes, et un grand broc d’eau fraîche.

Bientôt apparaît sur le seuil ma sœur O’Mara, une des religieuses de l’établissement. Après un arrêt, elle traverse dans toute sa longueur, la salle à manger qui est minuscule. Dans l’encombrement de ses jupes grises et de sa coiffe noire, elle se penche vers l’une ou l’autre des pensionnaires, leur chuchotant on ne sait quoi.

Claires et laconiques, les réponses seules se font entendre, à peu près toutes les mêmes :

Yes, Sister.

No, Sister. Thanks…

Revenue sur ses pas, ma sœur O’Mara jette aussi aux trois étrangères un regard appuyé, mais en s’abstenant, cette fois, de leur adresser la parole.

Georgine est déjà revenue, par la pensée, à un cher projet né de la veille, lequel, s’il aboutit, transformera à nouveau sa vie et pour le mieux, cette fois. En attendant, il fait la plus heureuse diversion à la sécheresse ordinaire de ses pensées.

Quand elle reconnaîtrait, avec son facétieux patron, qu’elle possède du côté de la tête « tout ce qu’il lui faut pour devenir un homme ». Georgine, pour son bonheur ou pour son malheur, garde un cœur bien féminin. Et ce cœur, outrageusement négligé après avoir connu l’enivrement de vivre, commence à réclamer. Aussi Georgine a-t-elle décidé et de rompre avec sa trop entière solitude et de se lancer dans les affaires.

Certes, elle ne songe aucunement à quitter le bureau qui lui plaît, qui lui est en quelque sorte indispensable, mais elle aimerait, lorsqu’elle revient le soir, trouver autre chose que sa chambre placide.

Elle ne veut pas de n’importe qui dans son intimité… Non, cent fois non ! Moins que jamais. Mais qui donc l’empêcherait de recueillir cette épave morale qu’est sa marraine ?

Affinée qu’elle est désormais par la souffrance, Georgine a compris, lors de sa dernière visite Boulevard Crémazie, quel trésor de dévouement et d’abnégation est sa vieille mère. Oui, un véritable trésor perfectionné d’année en année, et que personne ne s’avisait de désirer. La jeune fille se juge maintenant digne d’y porter une première atteinte.

Dans la vie civile, pareillement, Mme Favreau représente une richesse inemployée et la pratique Georgine s’en froisse. Il est évident que la chère femme ne changera rien à ses actuelles façons de vivre, si on ne lui démontre qu’elle aurait quelque intérêt à le faire. Georgine se réserve de donner le coup de pouce libérateur.

Elle ne sait pas encore, toutefois, si elle lui conseillera d’ouvrir un magasin de bonbons, ce qui donne toujours d’appréciables bénéfices, lorsque c’est bien tenu, ou si elle lui suggérera plutôt de déménager dans une maison plus spacieuse afin de pouvoir mettre en location quelques-unes des chambres. Georgine en retiendrait une, pour son compte, et elle se constituerait l’appui et le directeur de sa timide marraine, en même temps qu’elle prendrait la douce habitude de se confier à elle.

Ce serait très bon… Qui sait si, après les premiers aveux qu’exigerait sa loyauté, elle ne lui avouerait pas, quelque jour, le vrai motif du renvoi de Jacques ?

À vrai dire, ce jour problématique, la jeune fille ne le distingue pas encore très bien, mais il lui plaît de l’évoquer pendant qu’elle en est à arranger l’avenir. En ce moment, elle se concède d’ailleurs qu’elle est une vraie privilégiée du sort. Qui peut se vanter d’avoir été aimée comme elle, adulée et admirée comme elle ? Des vieux Foley, elle a reçu une telle surabondance d’affection qu’elle a pu en vivre jusqu’à l’arrivée — par une voie d’ailleurs extraordinaire — de Jacques. Et au couvent, au journal, à la pension de Mme Verdon, partout où elle a passé, elle s’est vue estimée, recherchée, traitée avec sympathie. Il lui a suffi d’approcher sa marraine, même de se montrer à elle sans se faire connaître, pour gagner aussitôt son cœur. Encore maintenant, elle ne se connaît point d’ennemis. Elle doit être née dans un sourire…

Sans doute a-t-elle eu, comme tout le monde, des moments un peu durs à passer et, parmi ceux-là, le gâchis de son passé, la perte de Jacques surtout, resteront sans parallèle. Elle s’en guérira, pourtant, car il n’est pas dans sa nature de rester une vaincue du sort. Elle est plutôt une recommenceuse, une femme pratique qui, voyant qu’il n’y a plus rien à faire d’un côté se dit : « Allons de l’autre… »

— C’est votre tour, Mlle Favreau. Avez-vous objection à ce qu’on vous tire au thé ?