Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3, 1912.djvu/225

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« Il désirait donc que je le fusse comme lui. Or je dessinais déjà dans le ventre de ma mère !… Elle l’a assuré elle-même, la sainte et tendre femme à la mort de mon père, en 1840, au conseil de famille qui se réunit pour décider de ma destinée. Il sera notaire, décrétèrent-ils, et la pauvre femme en mourut. Voilà pourquoi je suis Anglais.

« Non, voyez-vous, c’est trop bête ! Vous êtes d’un pays dont tous les grands hommes sont des peintres. On vous enseigne dès l’enfance à les vénérer. La nature vous met leur palette au pouce ! Jamais de la vie ! Notaire ! Tu Marcellus ! Pourtant, la Hollande, dites, elle n’offre pas à l’Histoire un grand notaire ? Et l’on s’étonne que j’aie f… le camp de la terre natale. Notaire !… Et Rembrandt ?… »

Et il renverse sa pipe en point d’interrogation. On le mit à quatre ans au lycée de Leeuvarden, Heidelberg de la Frise, où il crut périr, et le conseil de famille fut forcé de l’en retirer, à la prière même des maîtres, miné de consomption, émacié, exsangue et condamné par la Faculté. Il n’avait fait que crayonner dans les coins. Rentré à Drowrijp pour y mourir, il y fit sa première huile, un portrait de sa sœur, qu’il adorait ; il l’a encore et il nous le montre, les yeux humides. Si sa maison brûlait, c’est cette relique qu’il sauverait d’abord. — J’avais treize ans, dit-il, et elle quinze. — Et le conseil eut pitié. Il plaça l’enfant dans l’atelier d’un peintre d’Amsterdam qui, le jugeant sans disposition aucune, l’abandonna à son acharnement, et « pour le peu de temps qu’il lui restait à vivre ».

— Un matin, je partis pour Anvers, où règne Rubens, notre Homère à nous autres, — et je le vis.