Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3, 1912.djvu/226

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Ah ! non, je ne serais pas notaire ! Je n’avais pas un sou vaillant, je vivais d’un hareng salé, dans les tavernes de marins, sur le quai de l’Escaut, — et j’engraissais !… Étais-je heureux, mon Dieu, mon temps de paradis ! Je parvins à me faire présenter à M. Leys, qui était le peintre officiel de la ville. Il me prit à l’essai dans son atelier et je devins son élève favori. C’est de lui que j’ai tout appris et que j’ai ce goût du passé. Je lisais et je peignais, je peignais et je lisais, alternativement, souvent en même temps, mais je n’en étais pas encore à l’antique, je n’ai remonté que graduellement le cours de l’histoire ; je l’ai suivie au rebours, ce qui est la bonne manière, peut-être.

« Ma première composition peinte fut une restitution archaïque, une scène de l’éducation des enfants de Clovis. Exposée à la Société des Beaux-Arts d’Anvers, elle me fut achetée par la Société même pour une tombola, et payée seize cents francs. C’était en 1861, j’avais vingt-cinq ans. Celui qui gagna le tableau fut le roi Léopold II lui-même. Il l’a encore à Laeken. »

Et Alma-Tadema s’arrête. — Pourquoi celui-là non plus n’a-t-il pas voulu de moi ? Au lieu d’être Anglais je serais Belge. Ça m’était égal d’être Belge à cette époque. Je l’aimais tant, mon cher Rubens. Et puis il n’y avait qu’un mot à dire à M. Leys, qui était mon maître.

Sur ce mot souligné d’un haussement d’épaules, notre hôte se lève pour nous reconduire.

Une question me chatouille le bout de la langue. Pourquoi, au choix d’une patrie, et si, plus heureux qu’Homère, notre Rubens à nous autres, il pouvait le