Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/163

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Sa Marie-Louise, mais à seize ans. Il n’y a qu’à copier pour avoir du chef-d’œuvre !

Et, tout de suite, nous demandâmes à la voir, comme bien on pense. Du Prud’hon, fichtre ! Il était notre Dieu !

— Je vous avertis, fit Croisy que je l’ai retenue pour toute l’année. Elle me pose une Hébé.

Et il alla nous la chercher.

Il ne nous en avait pas trop dit. Fanny était la merveille des merveilles plastiques et jamais Diane, dans les bois, n’eut de pareille nymphe. Pureté de lignes, harmonie des contours, proportions exquises, attaches délicates, et le hanchement divin, une chair marmoréenne à l’épiderme cristallin, des cheveux légers, ondoyant sur la nuque en toison d’or, la femme enfant, la vierge, la Juventa du culte antique. Elle était fille d’un concierge de manufacture.

Quand elle fut rhabillée, nous nous regardâmes. Nous en étions tous amoureux, car il en est ainsi, et c’est là où les bourgeois se trompent. La beauté nue laisse l’artiste purement artiste. Vêtue, elle les rend au sexe, ou, si on l’aime mieux, à la nature. Les plus âgés du groupe n’avaient pas la trentaine, et si quelques-uns avaient concouru pour le prix de Rome, aucun n’appétait le prix Montyon, il faut bien le reconnaître.

Au tour de valse que Léon fit faire à Fanny dans son immense atelier, la pauvre Angèle comprit que la bonne politique pour elle était de claquer la porte et de se retirer, comme elle le disait, « chez sa mère ». Elle disparut pendant un mois, et elle eut tort, car elle n’avait rien à craindre.