Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/228

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n’y avait eu qu’à fermer les yeux en mâchant ce mastic étrange, mais l’odorat refusait son service, et l’imagination, surexcitée par le bombardement, prêtait des origines affreuses au produit, non sans raison, peut-être.

C’est certainement ce pain inanalysable et dantesque qui a ouvert aux Prussiens les portes de Paris le 1er mars 1871. S’il y était entré un grain de blé par livre, on y serait peut-être encore ! — Où ? — À Metz au moins, sinon à Strasbourg. À la place de Jules Favre, à Ferrières, j’aurais tout simplement jeté sur la table, devant Bismarck, un biscuit de cette matière, et je lui aurais dit :

— Reniflez, la ville est à vous.

Il était inutile d’y ajouter l’amertume des larmes.

De quoi il était fait le pain du Siège, c’est ce que personne, sur la terre ou dans les cieux, ne dira, ne saura ou n’avouera jamais. Cru, on le préférait cuit ; cuit, on le regrettait cru. Voilà tout ce que je me rappelle. En vérité, la nourriture était d’aspect et de goût abominables. D’aspect, il ressemblait à ce résidu oléagineux que les olives écrasées laissent dans le pressoir et qu’on nomme, en Provence, le pain de trouille. Comme saveur, sauf une seule, celle du froment, il les avait toutes, mais mêlées en celle que prisent les scatophages, diptères vidangeurs. C’était le pain de Nabuchodonosor, tel que d’après la Bible on se le figure. Les meilleures organisations le rendaient comme elles l’avaient assimilé, engrais avant, engrais après, sans différence.

En Égypte, lorsque l’on ouvre les tombeaux pharaoniques, on y trouve quelquefois des galettes de farine placées là depuis trois mille ans et qui, au