Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
18
JOURNAL

mais sa chambre m’a paru magnifique : un lit d’acajou massif, une armoire à trois portes, très sculptée, des fauteuils recouverts de peluche et sur la cheminée une énorme Jeanne d’Arc en bronze. Mais ce n’était pas sa chambre que M. le curé de Torcy désirait me montrer. Il m’a conduit dans une autre pièce très nue, meublée seulement d’une table et d’un prie-Dieu. Au mur un assez vilain chromo, pareil à ceux qu’on voit dans les salles d’hôpital et qui représente un Enfant Jésus bien joufflu, bien rose, entre l’âne et le bœuf.

— Tu vois ce tableau, m’a-t-il dit. C’est un cadeau de ma marraine. J’ai bien les moyens de me payer quelque chose de mieux, de plus artistique, mais je préfère encore celui-ci. Je le trouve laid, et même un peu bête, ça me rassure. Nous autres, mon petit, nous sommes des Flandres, un pays de gros buveurs, de gros mangeurs — et riches… Vous ne vous rendez pas compte, vous, les pauvres noirauds du Boulonnais, dans vos bicoques de torchis, de la richesse des Flandres, des terres noires ! Faut pas trop nous demander de belles paroles qui chavirent les dames pieuses, mais nous en alignons tout de même pas mal, de mystiques, mon garçon ! Et pas des mystiques poitrinaires, non. La vie ne nous fait pas peur : un bon gros sang bien rouge, bien épais, qui bat à nos tempes même quand on est plein de genièvre à ras bord, ou que la colère nous monte au nez, une colère flamande, de quoi