Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/336

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
326
JOURNAL

que vous vous moquez de moi ? Votre docteur Delbende devait être un fier imbécile. Lavigne est mort en janvier dernier, à soixante-dix-huit ans ! Qui vous a donné mon adresse ? » — « Je l’ai trouvée dans l’annuaire. » — « Voyons ? Je ne me nomme pas Lavigne, mais Laville. Savez-vous lire ? » — « Je suis très étourdi, lui dis-je, je vous demande pardon. » Il s’est placé entre moi et la porte, je me demandais si je sortirais jamais de cette chambre, je me sentais comme pris au piège, au fond d’une trappe. La sueur coulait sur mes joues. Elle m’aveuglait. — « C’est moi qui vous demande pardon. Si vous le désirez, je puis vous donner un mot pour un autre professeur, Dupetitpré, par exemple ? Mais entre nous, je crois la chose inutile, je connais mon métier aussi bien que ces gens de province, j’ai été interne des hôpitaux de Paris, et troisième du concours, encore ! Excusez-moi de faire mon propre éloge. Votre cas n’a d’ailleurs rien d’embarrassant, n’importe qui s’en serait tiré comme moi. » J’ai marché de nouveau vers la porte. Ses paroles ne m’inspiraient aucune méfiance, son regard seul me causait une gêne insupportable. Il était excessivement brillant et fixe. — « Je ne voudrais pas abuser, » lui dis-je. — « Vous n’abusez pas (il tira sa montre), mes consultations ne commencent qu’à dix heures. Je dois vous avouer, a-t-il repris, que je me trouve pour la première fois en tête-à-tête avec l’un de vous, enfin avec un prêtre, un jeune prêtre. Cela vous étonne ? J’avoue que