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JOURNAL

rable à chaque seconde, qu’il se sentait néanmoins hors d’état de me laisser. Nous étions prisonniers l’un de l’autre. — « Des gens comme nous devraient rester à la queue des vaches, a-t-il repris, d’une voix sourde. Nous ne nous ménageons pas, nous ne ménageons rien. Parions que vous étiez au séminaire exactement ce que j’étais au lycée de Provins ? Dieu ou la Science, nous nous jetions dessus, nous avions le feu au ventre. Et quoi ! Nous voilà devant le même… » Il s’est arrêté brusquement. J’aurais dû comprendre, je ne pensais toujours qu’à m’échapper. — « Un homme tel que vous, lui dis-je, ne tourne pas le dos au but. » — « C’est le but qui me tourne le dos, a-t-il répondu. Dans six mois, je serai mort. » J’ai cru qu’il parlait encore du suicide, et il a probablement lu cette pensée dans mes yeux. — « Je me demande pourquoi je fais devant vous le cabotin. Vous avez un regard qui donne envie de raconter des histoires, n’importe quoi. Me suicider ? Allons donc ? C’est un passe-temps de grand seigneur, de poète, une élégance hors de ma portée. Je ne voudrais pas non plus que vous me preniez pour un lâche. » — « Je ne vous prends pas pour un lâche, lui dis-je, je me permets seulement de penser que la… que cette drogue… » — « Ne parlez donc pas à tort et à travers de la morphine… Vous-même, un jour… » Il me regardait avec douceur. — « Avez-vous jamais entendu parler de lympho-granulomatose maligne ? Non ? Ça n’est d’ailleurs pas une maladie pour le