Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/44

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
34
JOURNAL

élève du catéchisme, gaie, proprette, le regard un peu hardi, bien que pur. J’avais pris peu à peu l’habitude de la distinguer parmi ses camarades moins attentives, je l’interrogeais souvent, j’avais un peu l’air de parler pour elle. La semaine passée comme je lui donnais à la sacristie son bon point hebdomadaire — une belle image — j’ai posé sans y penser les deux mains sur ses épaules et je lui ai dit : « As-tu hâte de recevoir le bon Jésus ? Est-ce que le temps te semble long ? » « Non, m’a-t-elle répondu, pourquoi ? Ça viendra quand ça viendra. » J’étais interloqué, pas trop scandalisé d’ailleurs, car je sais la malice des enfants. J’ai repris : « Tu comprends, pourtant ? Tu m’écoutes si bien ! » Alors son petit visage s’est raidi et elle a répondu en me fixant : « C’est parce que vous avez de très beaux yeux. »

Je n’ai pas bronché, naturellement, nous sommes sortis ensemble de la sacristie et toutes ses compagnes qui chuchotaient se sont tues brusquement, puis ont éclaté de rire. Évidemment, elles avaient combiné la chose entre elles.

Depuis je me suis efforcé de ne pas changer d’attitude, je ne voulais pas avoir l’air d’entrer dans leur jeu. Mais la pauvre petite, sans doute encouragée par les autres, me poursuit de grimaces sournoises, agaçantes, avec des mines de vraie femme, et une manière de relever sa jupe pour renouer le lacet qui lui sert de jarretière. Mon Dieu, les enfants sont les enfants, mais