Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/22

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as sauvé… Tu te souviens ? Il était païen en ce temps-là. Puis, ayant appris ta conversion, il s’est converti, lui aussi, et il m’a engendré dans la foi du Christ… Ah ! comme il parlait de toi ! Avec quelle abondance de cœur, si tu savais, père très saint !… Mais toute l’Afrique est pleine du bruit de tes œuvres et de tes paroles… »

Cyprien se rappelait en effet Fabius Victor, le centurion. C’était à l’époque du premier Gordien, l’empereur des colons d’Afrique, lorsque Carthage était continuellement en tumulte. Le soldat, pris dans une bagarre entre civils et militaires, s’était vu faussement accusé d’un meurtre. Non seulement Cyprien le défendit de toute son éloquence, mais il rédigea pour lui une supplique à César ; et, comme en ces temps-là il avait déjà l’amour des pauvres et des opprimés, il refusa les honoraires du centurion. Et voilà que celui-ci s’était converti au Christ à l’exemple de son bienfaiteur, convaincu qu’un tel guide ne pouvait pas le tromper… À cette pensée, les traits austères de Cyprien s’épanouirent. Il regarda ce soldat chrétien qui se tenait si fièrement devant lui, et, songeant aux répercussions infinies de la grâce, il lui sembla que ce beau jeune homme était un peu le fils de son âme et comme la récompense de sa bonne action. Il lui dit avec une tendresse soudaine, qui faisait trembler légèrement sa voix :

« Remonte sur ton cheval et viens m’embrasser, mon enfant. »

Le cavalier s’étant remis en selle s’approcha de l’évêque qui l’accola et le baisa au front.

Cependant, Delphin, le cubiculaire, s’irritait de cette scène et de la familiarité du soldat, qui l’empêchait d’aborder son maître. Finalement, il se décida à adresser la parole, le premier, à Cyprien ;

« Maître, dit-il, nous étions inquiets de toi : c’est pourquoi nous sommes venus… Mais il y a aussi une chose dont il faut que tu sois averti. »

Devant les airs mystérieux et la longue figure soucieuse