Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/265

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme toujours, se préparait à prendre sa revanche contre le grand seigneur déchu : en même temps que la haine, le mépris montait autour de lui.

Il ne voulait pas y prendre garde. S’efforçant de ne rien voir, il méditait sa harangue. Néanmoins, comme il entrait dans Cirta, son attention fut détournée par le spectacle insolite qu’offraient les rues. Leurs étendards déployés, des collèges d’artisans se dirigeaient vers le forum. Des victimaires traînaient par les cornes des vaches et des béliers. D’un bout à l’autre de la ville, des cérémonies lustrales recommençaient. Mal combattue par l’encens qui brûlait dans les carrefours, devant les niches des divinités protectrices, une âcre odeur de chair brûlée alourdissait l’air. En arrivant au forum, sous l’arc de triomphe élevé par son propre père, Cécilius dut faire arrêter sa litière pour laisser passer un cortège d’esclaves qui portaient une statue sur leurs épaules. Autour du brancard, des hommes tenant à la main des lampes de bronze chantaient des hymnes en l’honneur du dieu. L’idole était un Jupiter Capitolin que Roccius Félix, le triumvir, emmenait avec lui dans tous ses déplacements. Dorée et peinte, elle chatoyait sous un splendide manteau de soie rouge alourdi de pierres précieuses et d’applications d’or et d’argent. Autant par ostentation que par courtisanerie à l’égard du pouvoir, Roccius aimait à étaler cette statue : sur son ordre, on la portait au tribunal, comme pour présider aux débats qui allaient s’ouvrir et surtout pour recevoir les adorations des chrétiens, dont on escomptait l’apostasie.

Déjà les magistrats étaient en séance dans la basilique judiciaire. La vue de faisceaux plantés devant les portes fit craindre à Cécilius que le légat en personne ne fût dans la salle, venu tout exprès à Cirta pour diriger les interrogatoires. Mais il n’y trouva que son représentant, le préfet des camps, Rufus, qui trônait au siège présidentiel, entre les triumvirs en exercice, Roccius et Julius Martialis. En quelques instants, ils venaient d’expédier la con-