Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/28

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yeux fixés ?… Quel scandale ! Quel coup ce serait pour l’Église ! Mais surtout quel déchirement de cœur pour lui, Cyprien, qui avait amené au Christ cet ami très cher ! Cécilius lui infligerait-il ce désaveu, et cela à la veille peut-être des plus cruelles épreuves pour les âmes fidèles ?

« Tio, tio, tio, tiotinn’x ! »

Cyprien, comme réveillé en sursaut d’un mauvais rêve, prêta l’oreille avec ravissement. Les trilles mélodieux se répondaient d’un fourré à l’autre. Après l’assoupissement diurne, toute la forêt semblait s’éveiller, elle aussi, pour chanter. Des milliers de rossignols remplissaient ces bois de Thagaste. Subjugué par le chant printanier, l’évêque avait arrêté son cheval et, accoutumé qu’il était à voir partout des symboles, des signes de la volonté divine et des présages de l’avenir, il crut entendre dans les frêles gosiers des oiseaux chanteurs une réponse céleste aux doutes qui l’opprimaient. Le rossignol, messager du printemps, lui apportait l’assurance de ce Printemps éternel qui succéderait aux tourmentes du Siècle… Oui, qu’importaient les défaillances individuelles ? Le temps de la grande fête des Élus était proche…

Il poursuivit sa route plus confiant. À cet endroit, la voie militaire formait un coude le long d’une crête qui dominait un ravin. En bas, retentissait le fracas d’un torrent. C’était comme un gouffre de verdure où éclataient, par myriades, les pétales jaunes des genêts. Une immense couleur d’or et d’émeraude tapissait le ravin, envahissait les collines et les mamelons boisés. Les pins veloutés luisaient dans les pentes et les précipices. En haut, les chênes-verts se multipliaient en futaies compactes, coupées par des taillis où s’épanouissait toute une neige végétale, où les boules blanches des acacias se bombaient parmi les cistes et les myrtes en fleur. On aurait dit des tables de communion dressées dans des vergers paradisiaques. Et partout l’odeur des résines et des mauves brûlées de soleil flottait comme une fumée d’encens. Pour les voyageurs carthaginois, au sortir de leurs plaines