Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/325

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confesseurs. Mais pour éviter des rixes, on les fit passer par des ruelles détournées qui débouchaient sur les jardins. Des murs de pisé, vermeils comme de l’or, encadraient la route toute blanche qui poudroyait au soleil. On longeait les petites villas et les métairies des vétérans, reconnaissables à l’abondance des fleurs et des plantes exotiques. Ceux qui avaient combattu sur les confins de la Perse ou de l’Arménie avaient planté dans leurs parterres des tulipes, dont les couleurs fauves rutilaient parmi les buis des bordures. Au centre, des massifs de lilas blancs environnaient des statues de divinités. Une odeur capiteuse, enivrante, alourdissait l’air. Mais les martyrs étaient insensibles à tout cela. A mesure qu’ils se rapprochaient du lieu de leur supplice, des visions supraterrestres semblaient occuper leurs yeux voilés dans la fixité de l’extase.

L’endroit choisi pour cette exécution en masse était un étroit vallon qui s’étendait au sud de la ville. Le côté le plus élevé formait des gradins naturels, comme dans un cirque ou un amphithéâtre, tandis que la colline opposée s’abaissait par une pente abrupte jusqu’à un talus assez haut et large, qui dominait et qui suivait, sur une longue étendue, le cours régulier d’un oued encore gonflé par les pluies printanières. L’eau trouble et torrentueuse baignait au passage les racines des sureaux et les chevelures des saules qui se penchaient, de distance en distance, au bord des berges. Au sommet de la colline en gradins, une rangée de peupliers érigeait tout droit ses feuillages frissonnants. Au-dessus, perdus dans des lointains indistincts, les cimes tabulaires de l’Aurès se dessinaient faiblement sur le ciel pâle et vaporeux.

Eu égard au grand nombre des condamnés, les magistrats avaient adopté pour le supplice une disposition ingénieuse. Afin d’éviter l’amoncellement des cadavres à la même place, on rangea les patients par escouades de dix tout le long de la berge. Ainsi les corps décapités ne gêneraient pas les évolutions des exécuteurs, et les ruisseaux