Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/98

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’anarchie de l’Empire ? Peut-être as-tu raison lorsque tu annonces comme imminente la fin du monde. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus de place pour nous dans un monde tel que celui-ci. Les foules sont reines. Tourbes des camps ou tourbes des grandes villes, — ce sont elles, aujourd’hui, qui nous donnent des maîtres. Que sont devenues les armées citoyennes de la République ? Des cohues de Barbares, conduites par des chefs, barbares eux-mêmes, les ont remplacées. Des Maures et des Parthes, des Osdroènes et des Bretons combattent pêle-mêle contre les Germains et les Marcomans. Dieu sait ce qu’il va sortir de cette Babel des armes, de cette confusion monstrueuse des peuples. Car leurs conducteurs leur ressemblent. Les empereurs sont au niveau des soldats ivrognes et rapaces qui les élisent. Maximin le Thrace était un bouvier. Caracalla fut, sous la pourpre, un boucher et un gladiateur. Même chez les mieux nés, les meilleurs comme les plus nobles, il y a toujours de l’hercule ou du mime. Hadrien abattait des lions à coups d’épieu, comme un chasseur de l’amphithéâtre. Alexandre Sévère, le philosophe, ne le cédait à aucun lutteur pour les exercices de la palestre. Il faut cet étalage de muscles pour séduire les peuples. Aussi, comme ils acclament le césar qui sait les flatter ! En revanche, celui-ci a pour eux toutes sortes de tendresses. Gorger les foules oisives, remplir des ventres toujours affamés, telle est l’œuvre impériale par excellence. Bientôt, dans toutes les grandes villes, les riches n’auront d’autre raison d’être que d’amuser et de nourrir une plèbe qui ne veut plus travailler, — de même qu’à Rome l’Élu des foules décime le Sénat et confisque les fortunes patriciennes, pour assurer la pitance du prolétaire. Celui-ci peut se croiser les bras. Chaque matin, en s’éveillant, il sait qu’il trouvera chez le boulanger son pain de gruau, cuit par les soins de César. Les jours de fête, il a son quartier d’oie rôtie et, pour le reste du temps, sa provision d’huile et de porc salé, ses allocations de farine et de légumes secs.