Page:Bloy - Histoires désobligeantes.djvu/183

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finiment aux pieds de l’Agneau. On prie pour eux sans relâche nuit et jour, pendant un tiers de la vie. On s’inflige, pour le bien de ces tendres âmes, des pénitences dont la seule pensée fait frémir. Et voilà la récompense ! La voilà bien ! On est abandonnée, plantée là comme une guenille, comme une épluchure, aussitôt qu’apparaît un polisson d’homme qu’on a eu la sottise de recevoir, parce qu’il avait l’air d’un bon chrétien, et qui en abusa tout de suite pour souiller un cœur innocent, pour suggérer d’impures visions, pour faire croire, si j’ose le dire, à une jeune personne élevée dans la plus saine ignorance, que les sales caresses d’un époux de chair lui donneraient une joie plus vive que les chastes effusions de la tendresse d’une mère…

Et vous voyez ce qui arrive, monsieur, vous pourrez en rendre témoignage au jour du jugement ! Je suis quittée, délaissée, trahie, seule au monde, sans consolation et sans espérance. Mettez-vous donc à ma place.

— Madame, répondit l’employé, je vous prie de croire que je compatis à votre chagrin. Mais j’ai le devoir de vous faire observer que les exigences du service ne permettent pas de vous laisser stationner ici plus longtemps. Je vous prie donc, à mon grand regret, de vouloir bien vous retirer.

La mère douloureuse, ainsi congédiée, disparut alors, non sans avoir pris, une dernière fois, le ciel à témoin de l’immensité de son deuil.