Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/257

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


jamais déchiffrer l’énigme et qui a fini par le dévorer.

Quant à Léopold, une pudeur, qu’elle n’expliquait pas, s’opposait à ce qu’elle voulût tenir de lui un secours quelconque, malgré les plus pressantes et les plus respectueuses supplications. Ce fut au point qu’elle se déroba complètement et que les deux fidèles perdirent sa trace plus d’un mois.

Mois terrible qu’elle croyait avoir été le plus douloureux de son existence ! Lasse de démarches toujours vaines chez des bourgeois uniformément crapuleux qui n’avaient à lui offrir que des outrages, elle passait les journées dans les églises ou sur la tombe de l’infortuné Gacougnol.

Le front appuyé sur la table tumulaire et l’inondant de ses larmes, elle se disait, avec une profondeur sentimentale qui n’aurait pas manqué de paraître superstitieuse, qu’il était bien effrayant que le premier être qui l’avait aimée, comme un chrétien, eût été condamné à payer de sa vie cette charité et qu’un autre, sans doute, aurait le même sort.

Telle était la raison qui l’avait déterminée à fuir Léopold. Elle sentait confusément qu’il y a des créatures humaines, surtout dans le camp des pauvres, autour desquelles s’accumulent et se condensent des forces néfastes, on ignore par quel insondable décret de justice commutative, de même qu’il y a des arbres sur qui tombe invariablement la foudre. Elle était peut-être une de ces créatures, — dignes d’amour ou de haine ? c’est Dieu qui le sait, — et elle devinait aisément que le dur corsaire drapé de flammes