Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/92

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— Vous le voyez, Mademoiselle, dit-il après avoir accompli cette politesse, on calomnie beaucoup ces créatures admirables, que j’excuserais, pourtant, d’être enragées de leur ignoble prison. Pensez-vous que ce pauvre tigre soit si effrayant ? Il était dans sa belle forêt de l’Inde, il y a quelques mois à peine, et maintenant, il meurt de froid et de chagrin sous les yeux de la canaille. C’est pour cela que nous nous aimons. Quelque chose l’avertit, sans doute, que je ne suis pas moins triste et moins exilé que lui-même. Mais nous avons encore d’autres affinités. Le nom diffamé de sa race correspond à celui de Caïn, dont vous me savez accoutré, et mon autre nom de Joseph n’implique-t-il pas la belle robe rayée du patriarche enfant dont vous voyez que ce captif est revêtu ? Je ne saurais vous dire à quel point je me sens solidaire de la plupart des animaux qui sont ici et qui me semblent, en vérité, bien plus près de moi que beaucoup d’hommes. Il n’y en a pas un seul, je crois, dont je ne puisse dire qu’il m’a secouru dans la détresse du cœur ou dans la détresse de l’esprit. On ne remarque pas que les bêtes sont aussi mystérieuses que l’homme et on ignore profondément que leur histoire est une Écriture en images, où réside le Secret divin. Mais aucun génie ne s’est encore présenté, depuis six mille ans, pour déchiffrer l’alphabet symbolique de la Création…

Cet étrange Marchenoir ayant été fort décrit dans un autre livre[1], il serait oiseux de réitérer ici sa peinture.

  1. Le Désespéré. (Edition Soirat, la seule approuvée par l’auteur.)