Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/93

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Mais l’ignorante Clotilde, qui le voyait et l’entendait pour la première fois, s’étonna d’un homme qui avait l’air de parler du fond d’un volcan et qui naturalisait l’Infini dans les conversations les plus ordinaires.

L’instruction très primaire de la jeune femme, et surtout l’horrible dénûment intellectuel de son entourage, l’avaient peu préparée aux incartades souvent inouïes de ce contemplateur nostalgique, de qui certaines aperceptions en arrière étaient quelque chose de déconcertant.

Néanmoins, la droiture de sa raison l’avertissait d’une présence intellectuelle qu’il ne fallait pas mépriser. Instinctivement, elle devinait là de la profondeur et de la grandeur et, bien qu’elle eût à peine compris, elle sentit tout à coup la joie d’une pauvresse morfondue qui s’appuierait, sans le savoir, au mur d’un four seigneurial où cuirait le pain des mendiants.

— La Création dit-elle… Je sais que l’esprit humain ne peut la comprendre. J’ai même entendu dire qu’aucun homme ne pouvait rien comprendre parfaitement. Mais, Monsieur, parmi tant de mystères, il y en a un surtout qui me confond et me décourage. Voici, par exemple, une belle créature, innocente, malgré sa férocité, puisqu’elle est privée de raison. Pourquoi faut-il qu’elle soit, en même temps, privée de sa liberté ? Pourquoi les animaux souffrent-ils ? J’ai vu souvent maltraiter les bêtes et je me suis demandé comment Dieu pouvait supporter cette injustice exercée sur de pauvres êtres qui n’ont pas mérité, comme nous, leur châtiment.