Page:Boileau - Œuvres poétiques, édition 1872.djvu/250

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L’endroit que l’on sent foible, et qu’on se veut cacher.
Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
C’est lui qui vous dira par quel transport heureux
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux,
Trop resserré par l’art, sort des règles prescrites,
Et de l’art même apprend à franchir leurs limites.
Mais ce parfait censeur se trouve rarement :
Tel excelle à rimer qui juge sottement ;
Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville,
Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile[1].
QuAuteurs, prêtez l’oreille à mes instructions.
Voulez-vous faire aimer vos riches fictions ?
Qu’en savantes leçons votre muse fertile
Partout joigne au plaisant le solide et l’utile.
Un lecteur sage fuit un vain amusement,
Et veut mettre à profit son divertissement.
EtQue votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
N’offrent jamais de vous que de nobles images.
Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
Trahissant la vertu sur un papier coupable,
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.
AuJe ne suis pas pourtant de ces tristes esprits
Qui, bannissant l’amour de tous chastes écrits,
D’un si riche ornement veulent priver la scène,
Traitent d’empoisonneurs et Rodrigue et Chimène.
L’amour le moins honnête, exprimé chastement,
N’excite point en nous de honteux mouvement.
Didon a beau gémir et m’étaler ses charmes,
Je condamne sa faute en partageant ses larmes.

  1. « J’ai oui de mes oreilles, dit Huet, Pierre Corneille donner la préférence à Lucain sur Virgile. »