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le mystérieux monsieur de l’aigle

— Moi, voyez-vous, reprit Zenon, ce que je veux c’est un cheval bien ordinaire, mais doux, facile à mener, que je pourrais laisser entre les mains de Théo, si nécessité il y avait.

— Aimeriez-vous que je m’occupe de vous trouver un cheval, M. Lassève ? demanda Séverin.

— Je vous en serais, certes, fort obligé ! Je ne pourrais pas payer cher…

— C’est bien ; je m’en occuperai. Vous le voulez, pour quand ?

— Pas avant le mois de novembre, pas avant les neiges, quoique j’aie déjà commencé à faire un chemin, au pic, un chemin d’été, s’entend.

— Je m’en suis aperçu, répondit Séverin en souriant. Si vous construisiez des petits ponts en madriers, aux pires endroits…

— C’est ce que j’ai l’intention de faire, aussitôt que j’aurai fini ces bâtiments, répondit Zenon.

— Je vous y aiderai. Même, nous pourrions construire un grand pont, en forts madriers, de la pointe au village… On peut toujours essayer.

On garda Séverin à diner. Vers les trois, heures de l’après-midi, il partit, promettant de revenir le lendemain, donner un coup de main à Zenon.

Mais le lendemain, il ne vint pas, le surlendemain non plus.

— Il doit y avoir quelque chose d’extraordinaire chez les Rocques ! fit Zenon, après le diner, ce jour-là. Je dois aller au village acheter des clous ; je me rendrai chez eux. Désires-tu m’accompagner, Théo ?

— Non, pas aujourd’hui, mon oncle.

— Peut-être que Mme Rocques est malade…

— Je le crains fort.

— Dans tous les cas, je le saurai bientôt, dit Zenon. Tiens ! reprit-il, voici Benjamin Duval, le voisin des Rocques, qui s’en vient ici !

— Bonjour, M. Lassève ! Bonjour, Théo ! fit Benjamin Duval.

— Bonjour, M. Duval ! répondit Zenon. Vous êtes le bienvenu ! Entrez, et prenez un siège.

— Avez-vous diné, M. Duval ? demanda Magdalena.

— Merci, mon garçon, mais j’ai diné avant de partir de chez-nous… ou plutôt de chez Séverin, répondit Benjamin.

— De chez Séverin, dites-vous, M. Duval ?

— Oui. Je suis porteur de mauvaises nouvelles. dit-il. Mme Rocques… C’est Séverin qui m’envoie…

— Qu’est-ce donc ? demanda Magdalena. Mme Rocques est malade, n’est-ce pas ? Je m’en suis douté.

Mme Rocques est… morte, Théo.

— Morte !

— Morte subitement, ce matin, annonça Benjamin. Elle avait lu, avant-hier, dans un journal, que la date de l’exécution du meurtrier de son fils Pierre avait été fixée aux premiers jours de septembre, c’est-à-dire dans quelques jours maintenant… Cela lui a rappelé de trop pénibles souvenirs à cette pauvre Mme Rocques… Elle est devenue inconsolable… Ce matin, Séverin l’a trouvée morte dans son lit.

— Pauvre Mme Rocques ! Pauvre Séverin ! pleura Magdalena.

— Ça doit être un rude coup pour Séverin, qui avait un vrai culte pour sa mère ! fit Zenon.

— Séverin a pensé que vous reviendriez avec moi, au village, peut-être, reprit Benjamin. Les funérailles de Mme Rocques auront lieu après demain.

— Nous ne pourrions pas facilement vous accompagner aujourd’hui, je le crains, répondit Zenon ; mais demain, nous irons chez Séverin et y resterons jusqu’après les funérailles.

— Je répéterai cela à Séverin alors, dit Benjamin Duval en se levant. Au revoir, M. Lassève ! Au revoir, Théo !

Après le départ cie Benjamin, et lorsqu’ils eurent parlé longuement ensemble du décès de Mme Rocques, Zenon retourna à sa construction et Magdalena se mit à travailler, sans perdre un instant ; elle voulait confectionner une croix en fleurs cirées, qu’elle déposerait, le lendemain, sur le cercueil de la pauvre défunte. Dans un morceau de carton, elle découpa une croix de douze pouces à peu près. Ce carton, elle le recouvrit ensuite d’un papier vert, matelassant la face de la croix de ouate, au préalable. Dans ce coussin elle planta des fleurs et feuilles cirées. Au centre, elle mit une splendide rose. Cette rose avait fait partie d’un bouquet qui lui avait été donné, un jour, alors qu’elle et Zenon avaient traversé une dame aux Pélerins. Dans le bouquet, Magdalena avait trouvé six roses (ses fleurs préférées) et vite, avant qu’elles eussent perdu de leur fraîcheur, elle les avait cirées. C’est avec joie qu’elle sacrifiait l’un de ses trésors, pour la croix mortuaire qu’elle était à faire en ce moment.

Zenon ne ménagea pas ses exclamations de surprise et d’admiration lorsque la jeune fille lui montra, durant la veillée, la croix qu’elle venait de terminer.

— Quels doigts de fée tu as, Théo ! fit-il, et de quel goût exquis tu es doué ! Quel plaisir tu vas faire à ce bon Séverin, lorsque tu déposeras cette magnifique croix sur le cercueil de sa mère, demain !

Zenon avait dit vrai ; lorsque Magdalena déposa, devant Séverin, la croix qu’elle s’était donnée tant de peine à faire, le pauvre garçon éclata en sanglots.

— Et c’est toi qui as fait cela, Théo ! s’écria-t-il.

— Oui, Séverin, et chaque fleur que j’ai posée sur cette croix a été accompagné d’un Ave pour le repos de l’âme de cette pauvre Mme Rocques.

— Tu es un ange, je crois, Théo !

— Ainsi, vous êtes content, Séverin ?

— Content ? s’exclama-t-il. Ma mère, elle aussi, est contente, je crois car il me semble qu’elle nous sourit, à tous deux, à ce moment.

— Chose certaine, dans tous les cas, répondit Magdalena, avec quelque chose de mystique dans le regard, c’est que votre mère ne connait plus que le sourire maintenant… car elle est au ciel… avec son fils Pierre.

— Comme tu dis cela, mon petit ! Tu crois vraiment que ma mère a rencontré Pierre, là-haut, et qu’ils se sont reconnus ?