Page:Bourget - Une idylle tragique, Plon-Nourrit.djvu/23

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joie de vivre, qu’on oubliait de remarquer combien ces prunelles ardentes étaient impénétrables, combien cette bouche souriante était fine, ce nez effilé, bref, tous les signes de ruse empreints sur cette physionomie, si réfléchie, si calculatrice dans son apparente mobilité. Deux sortes d’hommes excellent ainsi à exploiter leurs défauts naturels au profit de leurs intérêts : les Allemands qui dissimulent leur diplomatie derrière leur lourdeur, et le Provençal qui abrite la sienne sous sa pétulance instinctive. Il vous paraît, il est réellement enthousiaste, expansif, à la même seconde où il exécute un plan de conduite aussi solidement, aussi froidement réaliste que s’il était un Écossais des Hautes-Terres. Qui donc l’eût deviné ? tandis qu’abandonné sur un canapé de Casino il causait si gaiement avec son abandon habituel, le vicomte de Corancez — il appartenait à une famille des environs de Barbentane, de la moins authentique noblesse — achevait de mener à bon terme la plus audacieuse, la plus invraisemblable et la mieux étudiée des intrigues ! Mais qui donc au monde soupçonnait l’état d’esprit véritable de ce « sans-souci de Marius » ? — Ainsi l’appelait son père, le vieux vigneron que ses compatriotes Barbentanais avaient vu mourir désespéré par les dettes éternelles de son fils. — Ce n’étaient certes pas ces gens de la côte du Rhône, tous plus ou moins ses cousins, depuis Avignon jusqu’à Tarascon. Ils avaient trop vu les belles vignes, si bien soignées et régénérées par ce père, se dépecer, éminée par