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N°1439
LES ANNALES

à mettre en lumière la modification produite dans la conductibilité électrique des limailles métalliques, dès qu’on fait jaillir dans le voisinage des étincelles électriques. Cette découverte date de 1890.

Enfin, en 1896, Marconi a l’idée de réunir une des parties de l’oscillateur de Hertz à un conducteur vertical appelé antenne, et, dès lors, on pouvait communiquer sans fil à distance. Mais Marconi n’a fait que rendre hommage à la vérité en reconnaissant la part éminente de M. Branly dans le faisceau des efforts ; c’est à lui que fut expédié le premier télégramme sans fil.

On ne saurait exagérer les mérites d’un homme à qui le monde doit, ne serait-ce qu’en partie, d’avoir été, depuis quelques années, émerveillé par les extraordinaires résultats que l’on sait : la pensée humaine franchissant les espaces, la Tour Eiffel envoyant l’heure et la longitude aux navigateurs épars sur les océans, — que sais-je ! Et à quelles merveilles ne devons-nous point nous attendre après ce que nous avons déjà vu ?

M. Branly nous en promet, dès maintenant, d’autres, et des plus intéressantes, avec sa télémécanique ; A distance, et sans fil, il allume des lampes, il provoque l’explosion de poudres, il dirige des sous-marins. La place nous est trop mesurée pour que nous puissions traiter de ces étranges merveilles avec toute l’ampleur voulue ; mais nos lecteurs peuvent se rendre compte de l’originalité profonde de ce savant ; il ne fallait pas moins qu’un chercheur de ce mérite pour avoir des chances en se mesurant avec la personnalité si attachante et si sympathique de Mme Curie.

MAX DURAND.

Botanique
Nouvelle Culture de Champignon Comestible

M. Gaston Bonnier a communiqué, à l’Académie des Sciences, une note fort intéressante de M. L. Matruchot sur la nouvelle culture d’un champignon comestible et savoureux, le « pleurote Corne d’abondance ».

Les gourmets amateurs de champignons peuvent se pourlécher d’avance. Les pleurotes sont des champignons charnus, tout à fait inoffensifs, cela va sans dire. On les qualifie de lignicoles, parce qu’ils se développent, d’une façon générale, sur les troncs d’arbres vivants ou abattus.

C’est ce qui a attiré sur eux l’attention de M. Matruchot et ce qui lui a suggéré l’idée d’en cultiver dans des milieux artificiels de laboratoire. Il y est parvenu en disposant des spores, de ce champignon sur des morceaux de bois d’orme préalablement stérilisés. Il a montré aussi que l’on peut obtenir une production régulière de pleurotes en enterrant simplement des rondelles de bois provenant d’un tronc d’arbre attaqué par ce champignon.


Variétés
Le Massacre des Chinchillas

Un sévère document de la douane chilienne met, paraît-il, en évidence la possibilité prochaine de disparition des chinchillas dont les dames apprécient tant la fourrure. On a fait une guerre acharnée à ces petits animaux avec des moyens perfectionnés, des armes ; à feu de précision, même des explosifs, de telle sorte que le combat menace de finir, faute de combattants.

Qu’est-ce donc, au point de vue zoologique, que le chinchilla ?

C’est un proche parent du grand rongeur, le lagostome viscache, que l’on rencontre en troupes, comme les chiens de prairie, dans les plaines de la Plata. Mais Le viscache a 45 à 60 centimètres de longueur, au lieu que le chinchilla lanigère et le chinchilla à queue courte, qui fournissent la jolie fourrure renommée, n’ont guère que 25 centimètres de longueur au maximum. Ces bêtes à fourrure se trouvent dans les Hautes-Andes, au Pérou et au Chili : elles sont végétariennes et se nourrissent, avec une innocente voracité, de plantes bulbeuses qu’elles portent à leur bouche en se servant de leurs pattes de devant, à la façon des écureuils. La chair du chinchilla est regardée, à ce qu’il paraît, comme un très bon aliment. On voit donc que les pauvres bêtes sont dans toutes les conditions voulues pour attirer l’attention des chasseurs.

Combien il est regrettable que le rat, qui pullule en Europe et qui dévaste tout, ne fournisse pas une fourrure utilisable ! On aurait bientôt fait de le faire disparaître. Malheureusement, ce vilain rongeur n’est pas « à fourrure ». On a essayé de faire des gants avec sa peau, qui est souple et résistante ; mais elle est tellement abîmée, le plus généralement, par les coups de dents et de griffes, que la mégisserie et la ganterie ne peuvent pas s’en servir.

MAX DE NANSOUTY.

PAGES OUBLIÉES


L’Odéon a représenté, récemment, une pièce : Les Affranchis, très remarquée et très applaudie. C’est l’aventure de deux êtres, qui se croient supérieurs au préjugé, au devoir, totalement « affranchis », et qui, au moment de succomber à la tentation d’un amour illégitime, sont retenus par les scrupules de ce devoir, de ce préjugé. L’auteur, Mlle Marie Lenéru, aujourd’hui célèbre, était déjà connue du public lettré. Le jury de La Vie Heureuse et le jury du Journal l’avaient couronnée dans des circonstances que M. Fernand Gregh, un de ses admirateurs, va vous dire :

MARIE LENÉRU

Un jour, Catulle Mendès — rencontré sur le boulevard par un crépuscule de printemps, à l’heure fiévreuse où il aimait à s’y promener, les mains, derrière le dos et toute cravate au vent — me dit de sa voix frénétique et fatiguée :

— Je viens de découvrir une femme de génie.

— Ah ! fis-je, sans stupeur, car, de nos jours, le génie court les ruelles.

— Oui, reprit Mendès avec enthousiasme, une femme de génie ! J’ai lu d’elle une pièce toute pleine de beautés incomparables !

— Et comment s’appelle cette dame ?

— Mlle Lenéru-Dauriac.

Je saisis ce nom au vol, et six mois passèrent.

Uni grand journal vint à ouvrir un concours de nouvelles, Et, parmi les cent cinquante manuscrits réservés, — dont beaucoup, comme on l’a vu depuis par la publication ; étaient remarquables, — plusieurs membres du jury estimèrent qu’il fallait mettre hors de pair un conte, ou plutôt une sorte de poème en prose, intitulé La Vivante. Dans un style apte à enregistrer les vibrations les plus subtiles de la matière, dans un style frémissant et sensible comme un sismographe d’âme ; le vieux mythe de Pygmation y était rajeuni par une pensée moderne, qui, plutôt même qu’elle ne s’en était souvenue, avait dû, spontanément, le retrouver.

Vint la séance de la discussion. Les avis étaient partagés. On lut La Vivante à haute voix. L’assemblée s’émut à cette lecture. Seul Mendès, qui présidait, ne paraissait pas très favorable. Sans doute, il était séduit par maints passages, mais il croyait reconnaître des influences, faisait des objections et des réserves. Enfin, l’on vota. Les partisans de La Vivante l’emportaient : à la majorité de Voix, le premier prix était attribué à l’auteur inconnu de ce conte. Restait à le connaître Quelqu’un ouvrit l’enveloppe cachetée jointe au manuscrit, et proclama :

Mlle Lenéru-Dauriac.

Une rumeur joyeuse accueillit ce nom, car Mendès, avec son exubérance coutumière avait, depuis six mois, raconté sa découvert à presque tous ceux de ses confrères qui étaient là. Et quelqu’un de nous lui murmura gaiement :

— Vous voyez bien, mon cher maître, que tous ne vous étiez pas trompé…

FERNAND GREGH.

Nous avons cru intéressant de rechercher et de publier à nouveau cette première nouvelle de Mlle Lenéru. La voici :


LA VIVANTE


Il était, maintenant, un vieux sculpteur. Ce n’est pas très sûr qu’il eût du talent, mais on lui achetait ses statues, et, bien qu’on lui eût parlé plusieurs fois de La Dormeuse, il ne tenait pas à la vendre.

La Dormeuse était une statue d’albâtre grandeur nature ; mais le modèle, sans doute, était petit, ou très jeune, quatorze ou quinze ans. On ne sait pourquoi elle était vêtue, et dormait sur le côté, la joue contre terre. Le bras d’où cette joue avait glissé s’allongeait un peu ; la main, elle aussi, pressait le tuf rugueux du marbre. L’autre bras suivait les belles lignes de la statue couchée ; et la paume entr’ouverte semblait attendre et prévoir un réveil.

Il y avait trois ans que le marbre endormi plaisait, dans ce coin, au vieux sculpteur. Il le regardait en fumant ses pipes et, quand il passait, les doigts laborieux de l’ouvrier flattaient lentement le bon ouvrage, comme on caresse pieusement, quand on est seul, l’échine mystérieuse des bêtes.

Or, qui dira ce qu’est la Vie ? Comment se donne et se reçoit la palpitation première ? La boue sanglante est-elle seule assez docile et malléable pour garder les frissons, les empreintes spirituelles d’une âme ? Mais les bois vivent, le dur cœur des chênes connaît l’automne et le printemps. Il veut s’accroître, il veut la puissance de son fût, l’attache de ses racines, la victoire renouvelée de ses feuilles. Il le voudra cent ans… Le diamant vit, il agit. Le cristal qui cherche le cristal et, savamment, patiemment, travaille à son être précieux, qu’il veut le plus dur et le plus fort pour durer, durer toujours, n’est-ce pas encore de la vie qui s’aime et se défend ? Ah ! si l’on voyait, si l’on entendait l’effort, la virulence éperdue de l’atome, et toute la frénésie dont l’atome et l’atome s’étreignent, nerveux élancements, tenus à l’infini, qui supportent les planètes et font la cohésion invincible des marbres !…