Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/104

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fus-je étendue, qu’un lourd sommeil s’appesantit sur moi. Je fus transportée en songe aux scènes de mon enfance ; je rêvai que j’étais dans la chambre rouge de Gateshead, que la nuit était sombre et mon esprit en proie à une étrange terreur ; il me sembla que la petite lumière qui, il y avait bien des années, m’avait fait évanouir de peur, après avoir glissé le long de la muraille, venait trembloter au milieu du sombre plafond. Je levai la tête pour regarder ; le plafond se changea en des nuages noirs et élevés, la petite lumière en une de ces vapeurs rougeâtres qui entourent la lune. J’attendis le lever de la lune avec une singulière impatience, comme si ma destinée eût été écrite sur son disque rouge ; elle se précipita hors des nuages comme elle ne l’a jamais fait. J’aperçus d’abord une main qui sortait des noirs plis du ciel et qui écartait les nuées ; puis je vis, au lieu de la lune, une ombre blanche se dessinant sur un fond d’azur, et inclinant son noble front vers la terre. L’ombre ne pouvait se lasser de me regarder ; enfin elle parla à mon esprit ; malgré la distance immense, les sons m’arrivaient clairs et distincts, et j’entendis l’ombre murmurer à mon cœur :

« Ma fille, fuis la tentation.

— Oui, ma mère, » répondis-je.

Je me fis la même réponse lorsque je m’éveillai. Il faisait encore sombre ; mais en juillet les nuits sont courtes, l’aurore commence à poindre presque aussitôt après minuit. « Il ne peut pas être trop tôt pour entreprendre la tâche que j’ai à accomplir, » pensai-je. Je me levai ; j’étais habillée, car, pour me coucher, je n’avais retiré que mes souliers ; je pris dans mes tiroirs un peu de linge, un bracelet et un anneau. En cherchant ces objets, mes doigts rencontrèrent les perles d’un collier que M. Rochester m’avait forcée d’accepter quelques jours auparavant ; je le laissai : il ne m’appartenait pas ; il appartenait à la fiancée imaginaire qui s’était envolée. Je fis un paquet des autres choses, je mis dans ma poche ma bourse, qui contenait vingt schellings (c’était tout ce que je possédais), j’attachai mon châle et mon chapeau ; je pris mon paquet et mes souliers, que je ne voulais pas mettre encore, puis je sortis de ma chambre.

« Adieu, ma bonne madame Fairfax, murmurai-je en glissant près de sa porte. Adieu, ma chère petite Adèle, » dis-je en jetant un regard vers la chambre de l’enfant ; je ne pouvais pas entrer pour l’embrasser, car il fallait tromper la surveillance d’une oreille bien fine qui veillait peut-être.

J’aurais voulu passer devant la chambre de M. Rochester sans m’arrêter ; mais, lorsque je me trouvai devant sa porte, je sentis