Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/114

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Bien que la femme ne fût pas seule, je me hasardai à lui demander si elle voulait me donner un petit pain en échange du fichu de soie.

Elle me regarda d’un air de soupçon et me répondit qu’elle n’avait jamais fait de marché semblable.

Presque désespérée, je lui demandai la moitié du petit pain ; elle me refusa ; de nouveau en me disant qu’elle ne pouvait pas savoir d’où me venait ce fichu.

Je lui demandai si elle voulait prendre mes gants.

Elle me répondit qu’elle ne pourrait rien en faire.

Mais il n’est point agréable de traîner sur ces détails. Il y a des gens qui trouvent de la joie à songer à leurs douleurs passées : quant à moi, il m’est douloureux de penser à ces jours d’épreuve ; je n’aime point à me rappeler ces moments d’abattement moral et de souffrance physique. Je ne blâmais aucun de ceux qui me repoussaient ; je sentais que c’était là ce à quoi je devais m’attendre et que je ne pouvais pas l’empêcher. Un mendiant ordinaire est souvent soupçonné ; un mendiant bien vêtu l’est toujours. Il est vrai que je demandais du travail ; mais qui était chargé de m’en procurer ? Ce n’étaient certainement pas les personnes qui me voyaient pour la première fois et ne savaient pas à qui elles avaient affaire. Quant à la femme qui ne voulait pas prendre mon fichu en échange de son pain, elle avait raison, si l’offre lui semblait étrange ou l’échange peu profitable. Mais arrêtons-nous maintenant ; je suis fatiguée de parler de cela.

Un peu avant la nuit, je passai près d’une ferme. Le fermier était assis sur le seuil de la porte et mangeait du pain et du fromage pour son souper ; je m’arrêtai et je lui dis :

« Voulez-vous me donner un morceau de pain ? j’ai bien faim. »

Il me regarda avec surprise ; mais, sans rien répondre, il coupa une grosse tartine et me la donna. Il ne m’avait pas prise pour une mendiante, mais pour une dame très originale que son pain noir aurait tentée ; dès que j’eus perdu sa maison de vue, je m’assis et je me mis à manger.

N’espérant trouver aucun abri dans les maisons, j’allai chercher un refuge dans le bois dont j’ai déjà parlé ; mais ma nuit fut mauvaise et mon repos sans cesse interrompu. La terre était humide, et l’air froid ; plusieurs fois je fus dérangée par des bruits de pas et obligée de changer de place ; je ne me sentais ni tranquille ni en sûreté. Il plut vers le matin, et tout le jour suivant fut humide. Ne me demandez pas, lecteurs, de vous donner un compte rendu exact de cette journée ; comme la veille,