Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/150

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


connaît ses amis plus vite que vous, monsieur. Il a dressé les oreilles et remué la queue quand je n’étais qu’au bout des champs, et vous, vous me tournez le dos maintenant encore. »

C’était vrai. Bien que M. Rivers eût tressailli dès les premières notes de ces accents harmonieux, comme si un coup de tonnerre eût déchiré un nuage au-dessus de sa tête, la nouvelle arrivée avait fini de parler sans qu’il eût songé à changer d’attitude ; il était toujours debout, le bras appuyé sur la porte et le visage dirigé vers l’occident. Enfin il se tourna lentement ; il me sembla qu’une vision venait d’apparaître à ses côtés. À trois pieds de lui était une forme vêtue de blanc : c’était une création jeune et gracieuse, aux contours arrondis, mais fins, et quand, après s’être penchée pour caresser Carlo, elle releva la tête et jeta en arrière un long voile, j’aperçus une figure d’une beauté parfaite. Une beauté parfaite, voilà une expression bien forte ; mais je ne la rétracte pas, car elle était justifiée par les traits les plus doux qu’ait jamais enfantés le climat d’Albion, par les couleurs les plus pures qu’aient jamais créées ses vents humides et son ciel vaporeux ; cette beauté n’avait aucun défaut, et aucun charme ne lui manquait. La jeune fille avait des traits réguliers et délicats, de grands yeux foncés et voilés comme dans les plus belles peintures ; ses longues paupières, terminées par des cils épais, encadraient son bel œil et lui donnaient une douce fascination ; ses sourcils, bien dessinés, augmentaient la sérénité de son visage ; son front blanc et uni respirait le calme et faisait ressortir l’éclat de ses couleurs. Ses joues étaient fraîches, ovales et pures ; ses lèvres délicates et pleines de santé, ses dents belles et brillantes, son menton petit et bien arrondi, ses cheveux tressés en nattes épaisses, tout enfin semblait combiné pour réaliser une beauté idéale. J’étais émerveillée en regardant cette belle créature, je l’admirais de tout mon cœur ; la nature n’avait pas voulu la former comme les autres ; et, oubliant son rôle de marâtre, elle avait doué son enfant chéri avec la libéralité d’une mère.

Et que pensait M. Saint-John de cet ange terrestre ? Je me fis naturellement cette question lorsque je le vis se tourner vers elle et la regarder, et je cherchai la réponse dans sa contenance ; mais ses yeux s’étaient déjà détournés de la péri, et il regardait une humble touffe de marguerites qui croissait près de la porte.

« Une belle soirée ! mais il est un peu tard pour être seule dehors, dit-il en écrasant sous ses pieds la tête neigeuse des marguerites fermées.

— Oh ! dit-elle, je suis arrivée de S*** (et elle nomma une