Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/155

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visiteuse perçait profondément le cœur du pasteur. Une sorte d’instinct semblait l’avertir lorsqu’elle entrait, même quand il ne la voyait pas, même quand il regardait dans une direction tout opposée à la porte. Dès qu’elle apparaissait, ses joues se coloraient, ses traits de marbre changeaient presque insensiblement, malgré leurs efforts pour rester immobiles ; leur calme même exprimait une ardeur contenue plus fortement que n’auraient pu le faire des muscles agités ou un regard passionné.

Certainement elle connaissait son pouvoir, et M. Rivers ne le lui cachait pas, parce qu’il ne le pouvait pas. En dépit de son stoïcisme chrétien, quand elle s’adressait à lui, il lui envoyait un sourire gai, encourageant et même tendre ; sa main tremblait et ses yeux brûlaient ; si ses lèvres restaient muettes, il semblait dire par son regard triste et résolu : « Je vous aime et je sais que vous avez une préférence pour moi ; si je me tais, ce n’est pas parce que je doute du succès ; si je vous offrais mon cœur, je crois que vous l’accepteriez. Mais ce cœur a déjà été déposé sur un autel sacré ; les flammes du sacrifice l’entourent, et bientôt ce ne sera plus qu’une victime consumée. »

Alors elle boudait comme un enfant désappointé ; un nuage pensif venait adoucir sa vivacité radieuse ; elle retirait promptement sa main de celle de M. Rivers, et s’éloignait de lui avec une rapidité héroïque, qui ressemblait un peu à celle d’un martyr. Saint-John aurait sans doute donné le monde entier pour la suivre, la rappeler, la retenir quand elle s’enfuyait ainsi, mais il ne voulait pas perdre une seule chance d’obtenir le ciel, ni abandonner pour son amour l’espérance d’un paradis vrai et éternel ; et d’ailleurs une seule passion ne pouvait pas suffire à sa nature de pirate, de poète et de prêtre. Il ne pouvait, il ne voulait pas renoncer au rude combat du missionnaire pour les salons et la paix de Vale-Hall. J’appris tout ceci dans une conversation où, en dépit de sa réserve, j’eus l’audace de lui arracher cette confidence.

Souvent déjà Mlle Oliver m’avait fait l’honneur de venir me visiter dans ma ferme. Bientôt je la connus tout entière, car il n’y avait en elle ni déguisement ni mystère ; elle était coquette, mais bonne ; exigeante, mais pas égoïste ; on l’avait toujours traitée avec beaucoup trop d’indulgence, et pourtant on n’avait pas réussi à la gâter entièrement. Elle était vive, mais avait un bon naturel ; pouvait-elle ne pas être vaine ? chaque regard qu’elle dirigeait du côté de sa glace lui montrait un ensemble si charmant ! mais elle n’était pas affectée. Elle n’avait aucun orgueil de ses richesses ; elle était généreuse, naïve, suffisamment