Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/169

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Il prit de nouveau son portefeuille, l’ouvrit, et y chercha quelque chose ; de l’un des compartiments il tira un vieux morceau de papier qui semblait avoir été déchiré brusquement. Je reconnus la forme et les traits de pinceau de différentes couleurs du morceau enlevé au papier qui recouvrait le portrait de Mlle Oliver. Saint-John se leva, le tint devant mes yeux, et je lus, tracés en encre de Chine et par ma propre main, les mots : Jane Eyre. J’avais probablement écrit cela dans un moment d’oubli.

« Briggs, continua-t-il, me parlait d’une Jane Eyre, et c’était également ce nom qui se trouvait dans les journaux ; je connaissais une Jane Elliot ; je confesse que j’avais des soupçons, mais je ne fus certain qu’hier dans l’après-midi. Avouez-vous votre nom et renoncez-vous au pseudonyme ?

— Oui, oui ; mais où est M. Briggs ? Il en sait peut-être plus long que vous sur M. Rochester.

— Briggs est à Londres ; je doute qu’il sache rien sur M. Rochester ; ce n’est pas M. Rochester qui l’intéresse. Vous oubliez le point essentiel pour vous occuper de détails insignifiants ; vous ne me demandez pas pourquoi M. Briggs vous cherche, et pourquoi il a besoin de vous.

— Eh bien ! pourquoi ?

— Simplement pour vous dire que votre oncle, M. Eyre, de Madère, est mort ; qu’il vous a laissé toute sa fortune, et que maintenant vous êtes riche ; simplement pour cela, rien de plus.

— Moi, riche ?

— Oui, vous, une riche héritière. »

Il y eut un moment de silence.

« Il faudra prouver votre identité, continua Saint-John, mais cela n’offrira aucune difficulté, et alors vous pourrez entrer tout de suite en possession. Votre fortune est placée dans les fonds anglais. Briggs a le testament et tous les papiers nécessaires. »

C’était une phase nouvelle dans ma vie. Il est beau de sortir de l’indigence pour devenir riche subitement, c’est même très beau ; mais ce n’est pas une chose que l’on comprenne tout d’un coup et dont on puisse se réjouir entièrement dans le moment même. Il y a des joies bien plus enivrantes. Une fortune est un bonheur solide, tout terrestre, mais il n’a rien d’idéal ; tout ce qui s’y rattache est calme, et la joie qu’on ressent ne peut pas se manifester avec enthousiasme ; on ne saute pas, on ne chante pas. En apprenant qu’on est riche, on commence par songer aux responsabilités, par penser aux affaires : dans le fond, on