Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/227

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qu’il fût aveugle, le sourire animait son visage, la joie brillait sur son front, et ses traits prenaient une expression plus chaude et plus douce.

Après le souper, il me fit beaucoup de questions pour savoir où j’avais été, ce que j’avais fait et comment je l’avais trouvé ; mais je ne lui répondis qu’à moitié : il était trop tard pour entrer dans ces détails. D’ailleurs j’aurais voulu ne toucher aucune corde trop vibrante, n’ouvrir aucune nouvelle source d’émotion dans son cœur. Mon seul désir pour le moment était de l’égayer ; j’avais réussi en partie ; mais néanmoins sa gaieté ne venait que par instants. Si la conversation se ralentissait un peu, il devenait inquiet, me touchait et me disait :

« Jane, Jane, vous êtes pourtant bien une créature humaine ; vous en êtes sûre, n’est-ce pas ?

— Je le crois, sans doute, monsieur.

— Mais comment se fait-il que, dans cette soirée triste et sombre, vous vous êtes tout à coup trouvée près de mon foyer solitaire ? J’ai étendu la main pour prendre un verre d’eau, et c’est vous qui me l’avez donné ; j’ai fait une question, pensant que la femme de John allait me répondre, et c’est votre voix qui a retenti à mes oreilles.

— Parce que c’était moi qui avais apporté le plateau, et non pas Marie.

— Les heures que je passe avec vous sont comme enchantées. Personne ne peut savoir quelle vie triste, sombre et sans espoir, j’ai menée pendant de longs mois. Je ne faisais rien, je n’espérais rien. Je confondais le jour et la nuit. Je ne sentais que le froid quand je laissais le feu s’éteindre, la faim quand j’oubliais de manger, et une tristesse incessante, quelquefois même un véritable délire en ne voyant plus ma Jane chérie ; oui, je désirais bien plus ardemment la sentir près de moi que de recouvrer ma vue perdue. Comment se peut-il que Jane soit avec moi et me dise qu’elle m’aime ? Ne partira-t-elle pas aussi subitement qu’elle est venue ? J’ai peur de ne plus la retrouver demain. »

Une réponse ordinaire et pratique, sortant des préoccupations de son esprit troublé, était le meilleur moyen de le rassurer dans l’état où il se trouvait. Je passai mes doigts sur ses sourcils ; je lui fis remarquer qu’ils étaient brûlés, et je lui dis que je me chargeais de les lui faire repousser aussi épais et aussi noirs qu’auparavant.

« Pourquoi me faire du bien, esprit bienfaisant, puisqu’il arrivera un moment fatal où vous me quitterez encore ? Vous