Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/241

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Il y a maintenant dix ans que je suis mariée, et je sais ce que c’est que de vivre entièrement avec et pour l’être que j’aime le plus au monde. Je me trouve bien heureuse, plus heureuse que ne peuvent l’exprimer des mots, parce que je suis la vie de mon mari autant qu’il est la mienne ; jamais aucune femme n’a été plus liée à son mari que moi ; jamais aucune n’a été plus la chair de sa chair, le sang de son sang. Nous ne sommes pas plus fatigués de la présence l’un de l’autre que nous ne sommes las des battements de nos cœurs ; nous sommes toujours ensemble, et c’est pour nous le moyen d’être aussi libres que dans la solitude et aussi gais qu’en société. Nous causons tout le jour, et c’est comme si nous méditions d’une manière plus claire et plus animée. Il a toute ma confiance et j’ai toute la sienne. Nos caractères se conviennent ; il en résulte un accord parfait.

M. Rochester resta aveugle pendant les deux premières années de notre mariage : c’est peut-être là ce qui nous a tant rapprochés, ce qui a rendu notre union si intime ; car j’étais sa vue comme je suis encore sa main droite. J’étais littéralement, ainsi qu’il me le disait souvent, la prunelle de ses yeux ; c’était par moi qu’il lisait la nature et les livres. Je n’étais jamais fatiguée de regarder pour lui et de dépeindre les champs, les rivières, les villes, les arbres, les nuages et les rayons de soleil des paysages qui nous environnaient, et de remplacer par mes paroles ce que lui refusaient ses yeux. Je n’étais jamais fatiguée de lire pour lui, de le conduire où il désirait aller, de faire ce qu’il désirait faire ; et j’éprouvais une joie infinie à lui rendre ces tristes services parce qu’il me les demandait sans éprouver ni honte douloureuse ni poignante humiliation. Il m’aimait si sincèrement qu’il n’hésitait pas à avoir recours à moi. Je l’aimais si tendrement qu’en le servant je satisfaisais mon désir le plus doux.

Il y avait deux ans que nous étions mariés ; un matin que j’écrivais une lettre sous sa dictée, il s’approcha, se pencha vers moi et me dit :

« Jane, avez-vous quelque chose de brillant autour de votre cou ? »

J’avais une chaîne d’or ; je lui répondis que oui.

« Et avez-vous une robe d’un bleu pâle ? »

J’en avais une. Il m’apprit alors que depuis quelque temps il lui avait semblé voir s’éclaircir les ténèbres qui recouvraient l’un de ses yeux, et que maintenant il en était sûr.

Nous nous rendîmes à Londres. Il consulta un oculiste éminent et recouvra enfin la vue d’un de ses yeux. Il ne voit pas très bien : il ne peut ni lire ni écrire longtemps ; mais il peut se