Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/51

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Je dis alors à Adèle de ne point s’inquiéter de ces plaisanteries. Elle, de son côté, fit provision d’esprit et déclara avec son scepticisme français que M. Rochester était un vrai menteur, qu’elle ne faisait aucune attention à ses contes de fées ; que, du reste, il n’y avait pas de fées, et que, quand même il y en aurait, elles ne lui apparaîtraient certainement pas pour lui donner un anneau et lui offrir d’aller vivre dans la lune.

L’heure qu’on passa à Millcote fut un peu ennuyeuse pour moi. M. Rochester me força à aller dans un magasin de soieries, et voulut me faire choisir une demi-douzaine de robes ; je n’en avais nullement envie, et lui demandai de remettre tout cela à plus tard : mais non, il fallut bien obéir. Tout ce que purent faire mes supplications fut de réduire à deux robes seulement les six que voulait me donner M. Rochester ; mais il jura que ces deux-là seraient choisies par lui. Je vis avec anxiété ses yeux se promener sur les étoffes claires ; enfin il se décida pour une soie d’une riche couleur d’améthyste et pour un satin rose. Je recommençai à lui parler tout bas et je lui dis qu’autant vaudrait m’acheter une robe d’or et un chapeau d’argent ; que certainement je ne porterais jamais les étoffes qu’il avait choisies. Après bien des difficultés, car il était inflexible comme la pierre, il se décida à prendre une robe de satin noir et une autre de soie gris perle : « Cela ira pour maintenant, » dit-il ; mais il ajouta qu’un jour à venir, il voulait me voir briller comme un parterre.

Je me sentis soulagée quand nous fûmes sortis du magasin de soieries et de la boutique du bijoutier. Plus M. Rochester me donnait, plus mes joues devenaient brûlantes et plus j’étais saisie d’ennui et de dégoût. Lorsque, fiévreuse et fatiguée, je m’assis de nouveau dans la voiture, je me rappelai que les derniers événements tristes et joyeux m’avaient complètement fait oublier la lettre de mon oncle John Eyre à Mme Reed, ainsi que son intention de m’adopter et de me léguer ses biens. « Ce serait un soulagement pour moi d’avoir quelque chose qui m’appartînt, me disais-je ; je ne puis pas supporter d’être habillée comme une poupée par M. Rochester, ou, seconde Danaé, de voir tomber tous les jours autour de moi une pluie d’or. Dès que je serai rentrée, j’écrirai à Madère, à mon oncle John, et je lui dirai avec qui je vais me marier ; si je savais qu’un jour je pourrais augmenter la fortune de M. Rochester, je supporterais plus facilement les dépenses qu’il fait maintenant pour moi. » Un peu soulagée par ce projet, que je mis à exécution le jour même, je me hasardai encore une fois à rencontrer