Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/82

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un accès de violence ; vous êtes passionnée ; je m’attendais à une scène ; je m’étais préparé à voir vos larmes, mais j’avais besoin qu’elles fussent versées dans mon sein. Un sol insensible les a reçues, ou vous les avez bien vite essuyées. Non, je me trompe ; vous n’avez pas pleuré du tout ; vos joues sont pâles, vos yeux fatigués, mais je ne vois aucune trace de larmes. Alors votre cœur a répandu des larmes de sang.

« Eh bien ! Jane, pas un mot de reproche ? Rien d’amer, rien de poignant ? Rien qui attriste le cœur ou excite la passion ? Vous restez tranquillement assise où je vous ai placée, et vous me regardez de vos yeux fatigués et calmes… Jane, je n’ai point eu l’intention de vous blesser ainsi ; si l’homme possédant une seule petite brebis qui lui est chère comme sa fille, qui mange son pain, boit dans sa coupe et dort sur son sein, la conduit par mégarde à la boucherie et la tue, il ne se repentira pas plus devant la blessure sanglante que moi devant ce que j’ai fait. Me pardonnerez-vous jamais ? »

Je lui pardonnai à l’instant même. Ses yeux exprimaient un remords si profond, sa voix une pitié si sincère, ses manières une énergie si mâle, il y avait encore tant d’amour en moi et en lui, que je lui pardonnai tout, non pas de vive voix, mais au fond de mon cœur.

« Vous me trouvez bien misérable, Jane ? » reprit-il en me regardant attentivement.

Il s’étonnait, sans doute, de mon silence et de ma douceur, résultant plutôt de ma faiblesse que de ma volonté.

« Oui, monsieur, répondis-je.

— Alors dites-le-moi sans craindre d’être trop amère, reprit-il ; ne m’épargnez pas.

— Je ne puis pas ; je suis fatiguée et malade ; je voudrais un peu d’eau. »

Il frémit et poussa un profond soupir ; puis, me prenant dans ses bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d’abord dans quelle pièce il m’avait portée ; tout était obscur devant mes yeux ; bientôt je sentis la chaleur vivifiante du feu : car, bien qu’on fût en été, j’étais froide comme la glace. M. Rochester approcha du vin de mes lèvres ; j’y goûtai et je me sentis ranimée ; puis je mangeai quelque chose qu’il m’offrit, et bientôt je redevins moi-même. J’étais dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de mon maître ; M. Rochester se tenait tout près de moi. « Si je pouvais mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aiguës à supporter, pensai-je, j’en serais bien heureuse ; alors je ne serais pas obligée de faire le douloureux effort qui brisera mon