Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/83

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cœur lorsqu’il faudra me séparer de M. Rochester. Il paraît qu’il faut le quitter, et pourtant je n’en sens pas le besoin, je ne le puis pas.

— Comment êtes-vous maintenant, Jane ? me demanda M. Rochester.

— Beaucoup mieux, monsieur ; je serai bientôt tout à fait remise.

— Goûtez encore au vin, Jane. »

J’obéis ; puis il posa le verre sur la table, se plaça devant moi et me regarda attentivement ; tout à coup il se retourna et jeta un cri plein d’une émotion passionnée. Il marcha rapidement dans la chambre et revint ; il s’arrêta près de moi comme pour m’embrasser ; mais je me rappelai que ses caresses étaient interdites : je détournai mon visage et je repoussai le sien.

« Comment ! qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il rapidement ; oh ! je comprends ; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason ; vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose plus de mes baisers.

— En tout cas, monsieur, il n’y a pas de place pour moi près de vous, et je n’ai aucun droit à vos embrassements.

— Pourquoi, Jane ? Je veux vous épargner la peine de parler, et je vais répondre pour vous : « Parce que j’ai déjà une femme, me direz-vous. » Ai-je deviné juste ?

— Oui.

— Si vous pensez ainsi, il faut que vous ayez de moi une étrange opinion ; il faut que vous me considériez comme un indigne libertin, comme un vil scélérat qui a cherché à exciter votre amour désintéressé pour vous conduire dans un piège hardiment préparé, pour vous dépouiller de votre dignité et de votre honneur. Qu’avez-vous à répondre à cela ? Je vois que vous ne pouvez rien dire : d’abord, vous êtes encore faible et vous avez déjà assez de peine à respirer ; puis, vous ne pouvez pas vous habituer à l’idée de m’accuser et de m’avilir ; enfin, les portes sont ouvertes à vos larmes, et si vous parliez trop, elles couleraient abondamment, et vous ne voulez pas vous irriter ni faire de scène. Vous vous demandez comment vous allez agir, mais vous trouvez inutile de parler ; je vous connais, et je suis sur mes gardes.

— Monsieur, dis-je, je ne désire pas vous faire de mal. »

Ma voix tremblante m’avertit qu’il fallait interrompre ici ma phrase.

« Vous cherchez à me détruire, non pas dans le sens que vous donnez à ce mot, mais dans celui que je lui donne. Vous venez