Page:Buisson, Rapport fait au nom de la Commission de l’enseignement chargée d’examiner le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste - N°1509 - Annexe suite au 11 février 1904 - 1904.pdf/13

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Elle les rend ainsi indépendants de tout au monde, excepté d’elle-même, puisqu’ils ont réussi ou qu’on a réussi pour eux à tarir dans leur cœur, dans leur esprit, dans leurs sens mêmes tous les besoins, tous les désirs, tous les instincts qui obligent l’homme à compter avec ses semblables[1].

Telles sont bien les deux sociétés qui se disputent le gouvernement de l’individu et celui de l’humanité.

A côté de celle qui nous demande, d’après une simple et commune conception, d’accepter la vie d’homme et le métier d’homme avec son mélange de bien et de mal, se dresse celle qui, délibérément, atrophie une partie de l’homme pour en développer sans mesure une autre.

Le mécanisme de la vie monacale lui ôte la foi dans la raison, pour lui donner la foi en autrui ; lui ôte la peine de chercher la vérité, pour la lui révéler toute faite ; lui ôte le souci d’apprendre, pour lui inspirer celui de croire ; lui ôte enfin tout ce qui l’astreindrait à la condition d’homme qu’il finit par prendre en pitié, pour admirer celle d’instrument docile de la communauté.

Peut-on nier que ces deux conceptions de l’état social représentent deux esprits absolument différents ? Ne sont-ce pas deux sys-

  1. Pour mettre en lumière ce régime d’assujettissement, qui rend le religieux et la religieuse à la fois si indépendants du monde et si dépendants de la congrégation, transcrivons seulement les dernières lignes du tableau saisissant qu’a tracé de la vie conventuelle un écrivain qu’on n’accusera pas d’être aveuglé par des passions anticléricales :

    « …Par le vœu d’obéissance, il livre toute sa personne à une double autorité, l’une écrite, qui est la règle, l’autre vivante, qui est le supérieur chargé d’interpréter, d’appliquer et de faire observer la règle ; sauf le cas inouï où les injonctions du supérieur seraient expressément et directement contraires à la lettre de cette règle, il s’interdit d’examiner, même dans son for intérieur, les motifs, la convenance, l’opportunité de l’acte qui lui est prescrit ; il a d’avance aliéné ses volontés futures, il abandonne le gouvernement de lui-même ; désormais, son moteur interne est hors de lui et en autrui. Par suite, les initiatives imprévues et spontanées de son libre arbitre disparaissent de sa conduite, pour faire place à un ordre prédéterminé, obligatoire et fixe, à un cadre enveloppant dont les compartiments rigides enserrent l’ensemble et les détails de sa vie, à la distribution anticipée de son année, semaine par semaine, et de sa journée, heure par heure, à la définition impérative et circonstanciée de toute son action ou inaction, physique ou mentale, travail et loisir, silence et paroles, prières et lectures, abstinences et méditations, solitude et compagnie, lever, coucher, repas, quantité et qualité de la nourriture, attitudes, saluts, façons, ton et formes du langage, bien mieux, pensées muettes et sentiments intimes. De plus, par la répétition périodique des mêmes actes aux mêmes heures, il s’enferme dans un cycle d’habitudes qui sont des forces, et des forces croissantes, puisqu’elles mettent incessamment dans le même plateau de sa balance intérieure le poids croissant de tout son passé. Par la communauté de l’habitation et de la table, par la prière faite en commun, par le contact incessant des autres religieux de la même observance, par la précaution qu’on a de lui adjoindre un compagnon quand il sort, et deux compagnons quand il réside à part, par ses retours et séjours à la maison mère, il vit dans un cercle d’âmes tendues au même degré, par les mêmes moyens, vers la même fin que lui-même, et dont le zèle visible entretient le sien… Ces âmes se sont closes du côté de la terre ; partant, elles ne peuvent plus regarder et respirer que du côté du ciel. » (Taine, Les origines de la France contemporaine, le régime moderne, III, p. 128).