Page:Cahiers du Cercle Proudhon, cahier 5-6, 1912.djvu/83

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trompaient tous. Sophismes et boutades n’amusent pas longtemps, et l’œuvre de Proudhon, après soixante années, ne cesse de captiver, d’instruire. Nos jeunes gens, là-dessus d’accord, modérés de droite ou de gauche, syndicalistes ou monarchistes, le nomment parmi leurs maîtres et veulent de lui conseil. Assurément une force spirituelle, une source est là, ouverte au plus profond du vieux génie français. Mais l’énigme n’eat pas éclaircie : cette source vive bouillonnante, quel sera le sens de son cours ?

Nombreux sont les commentaires : Voici, de M. Berthod, P.-J. Proudhon et la Propriété ; de M. Bouglé, la Sociologie de Proudhon ; voici, sur ce livre même, une discussion de la Soctété de Philosophie ; voici une publication périodique, toute consacrée à l’éducation, à l’élaboration des influences proudhoniennes : les Cahiers du Cercle Proudhon ; voici enfin un receuil de lettres inédites, que publie M. E. Dros.

Prenons ce recueil en main ; mettons-nous devant l’homme. Son portrait d’abord ; elle est belle et peu connue, cette photographie ; elle date de l’été 1864 ; en l’année 1865, Proudhon mourrait. Regardons-le, marqué par l’âge et les travaux ; son large et haut visage nous fait face, ses bras croisés, soutenant le corps qui s’affaisse, reposent sur le dossier de la chaise qu’il enfourche. Pourtant l’œil est vif, la tête droite. Proudhon n’est pas vieux ; il a cinquante-cinq ans – cinquante à peine, dirions-nous, n’était cet air de grave bonté qui n’apparaît guère sur les visages des jeunes hommes, n’était aussi cette expression non pas lasse, mais éprouvée, qu’ont faite les ans sévères. Droiture, calme, équité, noblesse, voilà l’homme. Nous le voyons, et c’est le plus sûr pour juger.

Aprés le portrait, les lettres : certaines tout fait inédites ; ce ne sont pas les plus curieuses. Les autres, simples fragments dont la valeur est grande. M. Dros a pu rectifier, compléter certains textes qui figurent dans la Correspondance, mais émondés, adoucis, diminués du plus mordant. Voici le Proudhon irrité, impatient de ses contemporains. Il attrape, il happe au passage les plus vénérés, les plus grands. C’est une vraie impatience. Il déteste les romantiques : « Est-ce que votre ami Ulbach n’a pas honte de prôner comme il fait les Misérables ? écrit-il. J’ai lu cela. C’est d’un bout à l’autre faux, outré, illogique, dénué de vraisemblance, dépourvu de sensibilité et de vrai sens moral ; des vulgarités, des turpitudes, des balourdises, sur lesquelles l’auteur a étendu un style pourpre ; au total, un empoisonnement pour le public. Ces réclames monstres me donnent de la colère, et j’ai presque envie de me faire critique. » Pas plus qu’Hugo, Mme Sand n’est épargnée. Proudhon déteste son dévergondage sentimental : « George Sand à elle seule a fut plus de mal aux mœurs de notre pays que toute la bohème… S’il y a un grand coupable, c’est cette femme-là. »
Proudhon lui-même, lassé de ces colères, se cherchait parfois des amis. Il lui arrivait alors de sympathiser avec des esprits mesurés, modérés : il les préférait aux déclamateurs, aux jacobins. Il lisait le Courrier du Dimanche et s’intéressait aux articles de Paradol. Ces indulgences étaient courtes : tous les compagnonnages l’irritaient, chacun de ses contemporains était un ennemi pour lui. Voici Renan : Proudhon n’aime pas, il condamne ce laïque ambigu, prêtre apostat, blasphémateur poli. Voici Taine, About. Paradol : ces jeunes gens écrivent bien, pensant juste ; mais quoi ! la justesse n’est méritoire que si elle contrôle, domine une nature passionnée. Or, ce qui manque à ces jeunes gens, à ces grands génies de l’École normale, c’est la passion. Proudhon, homme du peuple, homme de foi, les dénonce : « …Tous sont de