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JOURNÉE I, SCÈNE II.

renfermé dans la cage qui doit lui servir de prison, il se plaint en des chansons mélodieuses, et par là il allège l’ennui de sa captivité. De même ma plainte à moi me soulage.


syrène.

Fort bien ; mais qu’en espérez-vous ? que prétendez-vous désormais ? Don Louis est mort, et vous, vous voilà mariée !


léonor.

Ah ! Syrène, hélas ! dis plutôt, dis que je suis morte avec don Louis ; car si le destin m’a contrainte à ce mariage, tu m’y verras sans plaisir, sans joie, toujours triste, toujours sombre, et, pour ainsi dire, plutôt morte que mariée. Ce que j’ai aimé une fois, je puis le perdre ; mais l’oublier, je ne puis. Eh quoi ! l’oubli pourrait venir là où l’on a vu l’amour ! Non, non… une femme au cœur noble n’oubliera jamais ce qu’elle a aimé, ou elle n’a pas aimé, si elle oublie. Rappelle-toi tout ce que j’éprouvai quand je reçus la nouvelle de sa mort. Si depuis je me suis mariée, tu sais à quelles considérations, à quels ordres j’ai cédé… — Mais il faut, ma fierté me le commande, il faut que je prenne ici congé de mon amour… Ô mon amour ! séparons-nous ; vous m’avez accompagné un assez long espace, et vous ne pouvez me suivre jusqu’aux autels de l’honneur.


Entre MANRIQUE.

manrique.

Trois fois heureux, moi qui arrive ! vingt fois heureux, moi qui accours ! cent fois heureux, moi qui débarque le premier pour être le premier à baiser l’empreinte de ce pied sous lequel naissent des fleurs, comme s’il était le printemps de l’été. Et puisque me voilà, je baise de nouveau tout ce qu’il m’est permis de baiser sans offenser mon Dieu.


léonor.

Qui êtes-vous ?


manrique.

Le moindre des valets de mon maître, le seigneur don Lope, mais non pas le moindre parleur ; et je l’ai devancé pour vous annoncer qu’il venait.


léonor.

Il ne montre guère d’empressement… (Elle lui donne quelques pièces de monnaie.) Voilà pour votre peine… Et en quelle qualité servez-vous don Lope ?


manrique.

Est-ce qu’un homme qui a un caractère aussi gentil pourrait être autre chose que gentilhomme ?


léonor.

Vous, gentilhomme !