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JOURNÉE I, SCÈNE II.


léonor, à part.

Ô sort funeste !… que ne puis-je me soustraire à une entrevue aussi cruelle !


manrique.

Mon maître s’approche.


don bernard.

Je vais à sa rencontre.


manrique.

Que chacun ici se taise. Je veux écouter de mes deux oreilles la première sottise qu’il dira ; car un prétendu à qui sa dame plaît et qui la voit face à face ne doit pas manquer de lui dire des sottises[1].

Il sort.

don louis, à Léonor.

Ô femme légère, oublieuse et changeante ! ô femme la plus femme des femmes ! que me répondrez-vous qui puisse justifier votre changement et votre oubli ?


léonor.

Que j’ai cru à votre mort, que j’ai pleuré sur vous, et qu’on m’a livrée à un autre. Mais je ne vous ai pas oublié pour cela. Et à présent que je vous retrouve, si je n’étais mariée, s’il m’était permis de disposer encore de moi, vous verriez si je suis si légère et si changeante !… je ne le connais pas, cet homme ; je l’ai épousé par procuration.


don louis.

À merveille !… mais ce n’est pas par procuration que vous avez désolé mon avenir, que vous m’avez enlevé l’âme, que vous m’avez donné la mort… Vous aviez raison de dire que vous m’avez cru mort ; j’étais absent, cela revient au même ! Bien souvent, lorsqu’un amant n’est plus là, près de la femme qu’il aime, c’est comme s’il n’était plus de ce monde.


léonor.

Je ne puis, je ne puis, hélas ! vous répondre. Voici mon époux, mon ennemi. Puisque vous m’accusez d’infidélité, en parlant à lui, c’est à vous que je parlerai.

Don Louis se retire vers l’extrémité de la scène


Entrent DON LOPE, DON BERNARD et MANRIQUE.

don lope, à Léonor.

Lorsque la renommée vantait chez nous votre rare beauté, ô Léonor ! je vous aimais de confiance, je vous consacrais sur sa foi toute

  1. « Porque un noivo á quien le place
    La dama, y á verta llega,
    Como necedades juega,
    Es tahur que dize y haze. »

    Le dernier de ces vers présente deux sens ; mot à mot : « Car un marié à qui sa dame plaît et qui arrive à la voir, comme il joue un jeu de sottises, c’est un joueur qui dit et qui fait : » ou bien « qui en dit ou qui en fait. »