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JOURNÉE III, SCÈNE V.


mendoce.

Arrivé devant Berja, j’ai fait sonner un appel de trompettes. À ce signal un drapeau blanc a été déployé ; l’on m’a donné un sauf-conduit, et j’ai été mené devant le trône d’Aben-Huméya, je dirais mieux son ciel, puisque la charmante Isabelle Tuzani, aujourd’hui reine sous le nom de Lidora, y était assise avec lui. (À part.) Cruel amour ! pourquoi donc avoir réveillé dans mon cœur des flammes que je croyais éteintes ? (Haut.) Suivant l’usage de sa nation, il m’a fait asseoir sur un carreau, et fait rendre tous les honneurs qu’un ambassadeur peut obtenir d’un roi. Je me suis acquitté de ma mission. À peine le bruit s’est-il répandu dans la ville que votre altesse accordait un pardon général, que le peuple s’est précipité dans les rues et les places en donnant mille signes d’allégresse. Mais Aben-Huméya, plein d’un invincible orgueil, et, en outre, furieux de voir le contentement avec lequel la nouvelle d’un pardon général avait été reçue par le peuple, m’a donné cette réponse : « Je suis roi de l’Alpujarra. Si cet état est petit pour mon courage, bientôt j’aurai l’Espagne entière à mes pieds. Si tu ne veux pas voir don Juan périr dans nos montagnes, conseille-lui d’abandonner son entreprise ; et s’il est parmi nous quelque lâche qui veuille accepter l’amnistie que tu annonces, tu peux l’emmener avec toi pour servir Philippe : ce ne sera qu’un ennemi de plus, et la victoire n’en sera pas plus difficile. » Sur ce, il m’a congédié ; et j’ai quitté l’Alpujarra en y laissant le peuple partagé en deux factions, dont l’une a pour cri de ralliement : « Espagne ! » tandis que les autres invoquent le nom de l’Afrique ; de sorte que désormais la guerre la plus redoutable pour eux, la guerre civile est dans leurs murs.


don juan.

Jamais un usurpateur ne peut avoir plus de force et de durée ; car les premiers qui l’ont aidé à parvenir au trône sont les premiers qui l’abandonnent, quelquefois baigné dans son sang. Et puisque tel est aujourd’hui l’état de l’Alpujarra, que l’on marche sur Berja avant que ses habitans se soient entre-déchirés les uns les autres. Ne leur laissons pas le temps de se détruire eux-mêmes, afin que la gloire du succès soit à nous tout entière.


Scène V.

L’intérieur du corps de garde.
Entrent DON ALVAR et ALCOUZCOUZ, les mains liées derrière le dos

alcouzcouz.

À présent que tous deux être seuls et que moi pouvoir parler, moi vouloir te demander, seigneur Tuzani, pourquoi toi avoir quitté l’Alpujarra et être venu par ici. Était-ce pour tuer ou pour mourir ?